« Il ne nous reste plus aujourd’hui aucune espèce de compassion avec l’idée de « libre arbitre »: nous savons trop bien ce que c’est, le tour de force le plus mal famé qu’il y ait pour rendre l’humanité responsable à la façon des théologiens, ce qui veut dire rendre l’humanité dépendante des théologiens. Je ne fais que donner ici la psychologie de cette tendance à vouloir rendre responsable. Partout où l’on cherche des responsabilités, c’est généralement l’instinct de punir et de juger qui est à l’oeuvre. On a dégagé le devenir de son innocence lorsque l’on ramène un état de fait quelconque à la volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité. Toute l’ancienne psychologie, la psychologie de la volonté, n’existe que par le fait que ses inventeurs, les prêtres, les chefs de communautés anciennes, voulurent se créer le droit d’infliger une peine ou plutôt voulurent créer ce droit pour Dieu. La doctrine de la volonté a été principalement inventée afin de punir, c’est-à-dire afin de trouver coupable. Les hommes ont été considérés comme libres pour pouvoir être jugés et punis, pour pouvoir être coupables, par conséquent toute action devait être regardée comme voulue et l’origine de toute action comme se trouvant dans la conscience ». 

W. F. Nietzsche, Le Crépuscule des idoles

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INTRODUCTION
A la doctrine du libre arbitre, Nietzsche oppose la question : quel type d’hommes a donc éprouvé le besoin de forger une semblable « mythologie »? Refusant l’idée d’une volonté libre de choisir selon l’idée d’une causalité intellectuelle fonctionnant de manière autonome, Nietzsche entend donc subordonner la conscience au dynamisme des instincts et remettre alors en question la philosophie traditionnelle de la volonté.
Ainsi, selon ce principe d’un refus de la liberté de choix, et dans le texte qui nous est ici proposé, l’auteur ne cherche pas à se placer directement dans le débat traditionnel de la métaphysique pour essayer de savoir si l’homme est vraiment libre, s’il existe une preuve de la liberté ou si au contraire, comme le pensait Descartes la liberté peut faire l’objet d’un savoir sans preuve. Il s’agit plutôt semble-t-il d’un angle d’analyse qui est psychologique : « Je ne fais que donner ici la psychologie de cette tendance à vouloir rendre responsable » nous dit-il. En ce sens, il s’agit plutôt de déceler ce que cache l’affirmation même du libre vouloir, d’en comprendre l’origine, de comprendre ce qu’elle implique et présuppose.

Nous verrons alors que paradoxalement, pour Nietzsche, et d’un point de vue généalogique, si l’on a cherché à considérer les hommes comme libres, ce n’était que pour mieux les dominer ensuite en inventant l’idée de faute: « les hommes ont été considérés comme libres pour pouvoir être punis et jugés ». Cette idée tend à montrer que l’affirmation de la liberté n’a pour seule finalité que la recherche d’une culpabilité et que la perte de l’innocence de l’homme. Cet angle d’analyse nous permettra de comprendre la philosophie des valeurs qui sous-tend la philosophie de Nietzsche et nous permettra de comprendre que, pour lui, la conscience morale s’enracine dans la cruauté: là où les philosophes classiques cherchaient la source de la morale dans la raison, Nietzsche la trouve dans la vie de l’instinct et montre en cela la confusion historique qui s’est opéré entre morale et religion.

I/ LA CRITIQUE DU LIBRE ARBITRE
Selon l’auteur, « la liberté de choix est absente des petites comme des grandes choses » (Volonté de puissance , I, 297). Plus proche de Spinoza en cela que des philosophes de la volonté, qui affirment l’autonomie du sujet conscient, l’auteur dans ce texte se présente comme le philosophe qui refuse l’idée même de libre-arbitre: « Il ne nous reste plus aucune espèce de compassion à l’idée de libre-arbitre ». Pour comprendre le refus Nietzschéen de ce principe métaphysique, il faut redéfinir ce qu’il signifie. Qu’est-ce que la liberté du « libre-arbitre »? Il s’agit de considérer; comme le fait par exemple Descartes, que l’action de l’homme trouve son origine dans la volonté capable d’arbitrer, c’est à dire de choisir, de se décider sur des raisons fournies par l’entendement. Autrement dit, selon ce point de vue, la conscience est le fondement de l’action volontaire. Le libre arbitre implique un pouvoir de choix et de responsabilité, implique un pouvoir positif de détermination par la conscience. On retrouve cette idée chez Sartre qui parle de « la contingence absolue d’un libre-arbitre créateur », ou bien encore chez Kant lorsqu’il pense que l’homme a la capacité de se donner à lui-même par la raison les principes de son action.

La philosophie de Nietzsche refuse cette idée: la volonté n’est pas l’expérience d’une autonomie du sujet mais le triomphe d’une force vitale qui s’est frayée un chemin à notre insu et l’illusion consiste à prendre ce sentiment de liberté pour une causalité libre. Le libre arbitre n’est rien d’autre que l’ignorance des causes qui nous font agir et ne veut rien dire d’autre que de ne pas sentir ses propres chaînes, comme le disait déjà Spinoza. Dès lors, il n’existe de volonté libre mais uniquement des volontés fortes et des volontés faibles.

Ainsi, le texte proposé s’inscrit dans le cadre de la critique du libre arbitre et des philosophies qui font de la conscience le fondement de l’action. Mais la perspective de l’auteur dans ce passage est cependant plus particulière encore: il ne s’agit pas seulement d’affirmer que la liberté est une illusion, encore faut-il essayer de comprendre l’origine et la provenance historique de cette illusion. On quitte alors le débat métaphysique pour rentrer dans la perspective généalogique propre à Nietzsche, pour s’engager dans une psychologie des valeurs qui mettra en cause directement la religion.

II/ ORIGINE DE L’IDEE DE LIBRE ARBITRE
Un des aspects de la philosophie morale de Nietzsche est d’examiner l’origine historique d’une valeur et d’en apprécier la signification, donc de se demander quelle est la valeur d’une valeur. Une valeur apparaît-elle spontanément ou ne dissimule-t-elle pas une origine historique qui l’expliquerait? Dans ce texte, l’auteur semble nous indiquer quelle est la provenance de l’idée de liberté de choix: il s’agit « du tour de force le plus mal famé qu’il y ait pour rendre l’humanité responsable à la façon des théologiens ». Bien que la religion ne soit pas uniquement visée ici par cette remarque, car ce ne sont pas nécessairement les théologiens qui réussissent ce « tour de force », mais d’autres qui agissent « à leur façon » (sans doute s’agit-il aussi des philosophes moralistes), il n’en reste pas moins que la religion semble ici directement désignée comme l’origine possible de l’affirmation de l’idée de libre arbitre car la conséquence directe est de rendre « l’humanité dépendante des théologiens ». Pour comprendre cette idée, il faut revenir à la philosophie de Nietzche à propos de la mauvaise conscience (le sentiment de culpabilité) et à la notion de pêché (y compris originel).

L’esprit pour Nietzsche n’a pas d’origine transcendante: il ne vient que du corps et il se constitue par la vie de l’instinct. L’instinct, qui est pulsion, peut vivre de deux manières: soit il s’extériorise pour se défouler, soit il s’intériorise lorsque la société l’y contraint. Ainsi, les instincts de cruauté, de violence, d’hostilité qui existent au coeur de tout homme, peuvent se retourner contre lui: ce « refoulement » pour reprendre un terme freudien, engendre alors un sentiment de culpabilité que Nietzsche nomme « mauvaise conscience », étonnante maladie au coeur de l’homme qui rend l’homme malade de lui-même. Or, cette mauvaise conscience peut encore se dégrader en conscience pécheresse par l’influence de la religion et de la caste des prêtres qui installent la culpabilité au coeur de l’homme, qui se mêlent d’intervenir dans ce processus d’intériorisation des instincts afin de capter l’homme et de l’utiliser à son avantage. La notion de « pêché », cette invention religieuse, est destinée alors en réalité à satisfaire un instinct de domination, celle du prêtre: comme Nietzsche le souligne dans la Généalogie de la Morale dans un texte très semblable à celui qui est ici proposé: « le pêché est resté jusqu’à présent l’évènement capital dans l’histoire de l’homme malade. Il représente pour nous le tour de force le plus néfaste de l’interprétation religieuse ».

On comprend mieux dès lors le texte lui-même. Le prêtre qui introduit au coeur de l’homme la notion de culpabilité par l’affirmation théologique du pêché originel, sanction divine contre l’homme déchu, a tout à gagner à cela: la culpabilité, conséquence de la responsabilité, c’est à dire conséquence de la liberté de choix, devient l’épreuve d’une angoisse que seul le prêtre peut soulager puisqu’il est le seul qualifié pour délivrer l’homme du pêché par la drogue douce de la religion. Ainsi, la caste sacerdotale établit durablement son pouvoir sur l’humanité en l’obligeant à se rendre au confessionnal. L’affirmation de la liberté par la religion est une stratégie de domination des faibles pour dominer l’humanité par le mécanisme de la mauvaise conscience.

Cette analyse généalogique par laquelle Nietzsche nous livre une psychologie des valeurs met directement en cause la caste des prêtres considérés comme les inventeurs de la doctrine de la volonté (avec les chefs de communautés anciennes) qui au mon de Dieu satisfont inconsciemment leur désir de domination et de punition. Il s’agit donc là d’une analyse psychologique des instincts qui montre que le concept de responsabilité n’a que pour seul but de trouver des coupables, pour seule finalité d’infliger une peine, de punir et du juger comme le précise Nietzsche dans ce texte. C’est le principe même du dualisme des valeurs et le principe de la morale que Nietzsche remet en question en plus de l’idée de liberté de choix. Le paradoxe est donc frappant: c’est l’affirmation même de la liberté qui repose sur un désir de domination instinctif, comme la morale est le signe d’une décadence qui vise la domestication de l’homme. Dès lors, la critique de la religion devient évidente: c’est la caste sacerdotale qui, avec son attirail psychologique, avec son idéologie du pêché, s’est chargé de cette domestication humaine.

III/ L’INNOCENCE DU DEVENIR : vers une autre idée de la liberté
La conséquence des critiques de Nietzsche contre l’idée de liberté et de moralité, dont le fondement est lui-même immoral, puisqu’il repose en réalité sur la cruauté, est qu’il faut anéantir la morale pour délivrer la vie, c’est à dire aussi pour redonner à l’homme sa pleine innocence. C’est en cela que Nietzsche est une philosophe immoraliste: il s’agit de supprimer toute obligation et donner à l’homme le moyen de retrouver sa naïveté et sa vraie liberté, qui n’est plus celle du libre arbitre, mais celle d’une affirmation de sa volonté de puissance. Là où toujours dominent l’indignation et la recherche des coupables, là où l’on cherche des responsabilités, « la vie est dépouillée de son innocence » (Volonté de puissance, 198). En retrouvant son innocence, nous n’avons plus besoin de céder à notre instinct de vengeance, de nous décharger sur un bouc-émissaire: nous pouvons avoir le regard purement affirmatif. En ceci, comme le précise Karl Jaspers dans son Introduction à la philosophie de Nietzsche, « Nietzsche cherche la conscience de l’innocence » en retrouvant le sentiment de la totale irresponsabilité. C’est en effet lorsque l’on a plus honte de soi que l’on commence à atteindre la vérité, c’est lorsque l’on ne ramène plus un état de fait quelconque à la volonté et donc à la responsabilité humaine, c’est seulement lorsque l’on est parvenu au savoir de l’innocence, que s’ouvrent les possibilités: « C’est seulement l’innocence du devenir qui nous donne le courage le plus grand et la liberté la plus grande » (Volonté de puissance 222).

Il est à noter enfin que l’idée de l’innocence chez Nietzsche débouche donc sur une autre conception de l’idée de liberté. On pourra voir sur ce point l’article de Jaspers sur l’idée de liberté chez Nietzsche: « La création comme liberté sans transcendance » qui montre quelle est cette nouvelle idée d’une liberté qui affirme que « c’est seulement dans la création qu’il y a liberté ».

CONCLUSION
Nietzsche nous informe donc par ce texte d’une nouvelle surprenante en nous montrant quelle est, selon lui, l’origine cachée de l’idée de liberté et en nous montrant comment discerner dans les principes de la morale et de la métaphysique la présence de la morale chrétienne et surtout en nous montrant que la conscience morale s’enracine dans un instinct de cruauté. Le fondement de la morale est donc immoral! Ce texte est sans doute un exemple de tentative pour dénoncer la confusion entre morale et religion en soulignant leur ressemblance et en dévoilant l’enracinement réel de la moralité. Là où Kant cherchait le fondement de la métaphysique des moeurs au coeur de la raison humaine, Nietzsche opère un décentrement en considérant que ce fondement est l’instinct lui-même, instinct immoral qui nie la vie en tant qu’il cherche à culpabiliser l’homme et à le priver de sa liberté réelle qui est innocence.

source :
https://philophore.fr/articles/explications-de-textes/nietzsche-et-la-doctrine-du-libre-arbitre-explication-de-texte/


Introduction :

Qui est responsable du mal commis par l’homme?
De deux choses l’une : soit le mal moral, c’est à dire la souffrance que l’homme fait subir à l’homme, qu’elle soit physique ou psychologique, est le résultat d’une cause extérieure aux hommes et donc pourrait provenir de cette cause fut-elle le destin ou dieu, soit l’homme seul en est la cause première. Dans le premier cas l’homme subi des affects et il n’est en rien responsable des actes dont il est l’agent, au sens ou il ne peut ni ne doit répondre de ce qui est fait dès lors que ce n’est pas lui qui fait mais les causes qui agissent sur lui: c’est comme ça, le mal est un malheur au même titre qu’un événement naturel peut produire une catastrophe. Dans le deuxième cas, l’homme est totalement responsable, car s’il est cause première, c’est à dire libre, de son acte violent, il doit alors répondre de sa décision consciente de choisir délibérément de faire le mal dès lors qu’il est supposé avoir était capable de choisir et de faire le bien, du moins de s’abstenir de suivre la tentation de nuire.
Or cette idée du libre-arbitre absolu (métaphysique) est, en effet, indémontrable, elle n’est donc qu’une croyance et nous savons qu’elle a été introduite parla théologie ou discours interprétatif des choses divines pour faire que Dieu ne soit pas responsable du mal produit pas sa créature, ce qui contredisait et sa perfection et la légitimité de son pouvoir moral de punir qu’il est censé exercer sur les hommes pour les sauver du mal dont ils sont la cause première. Mais, selon Nietzsche, ce dieu créateur ainsi que l’idée même de libre-arbitre sont des inventions des prêtres et des théologiens qui utilisent la croyance en lui qu’ils produisent et entretiennent pour exercer ce pouvoir divin dont ils prétendent être les dépositaires pour punir et se soumettre les hommes au nom même de leur prétendue liberté. Cette ruse perverse, ce mensonge, est pour Nietzsche à l’origine du triomphe de la morale au service des faibles dont les prêtres ne sont que l’expression concentrée, pour faire que les forts soient dominés par les faibles. Morale négative et contre nature, morale de l’affaiblissement des forces vitales, symptôme de leur décadence nihiliste.

Mais cette thèse vient heurter de front l’ensemble du droit, à la fois libéral et pénal fondé une l’idée même du libre-arbitre, elle renverse tout ce qui semble avoir été au cœur du progrès de la civilisation: le renoncement à la violence pour établir le bien vivre ensemble, la justice, l’ordre pacifique, la solidarité entre les individus. N’est-elle pas à son tour une menace pour le développement de l’humanité en l’homme et un retour à la barbarie pré humaine, animale, sous le couvert de la revalorisation des forces vitales et immorales des instincts primitifs? Si le libre-arbitre est une croyance n’est-elle pas nécessaire à l’intériorisation des normes éthiques et des valeurs communes indispensables à la vie sociale pacifiée? Ne faut-il pas moraliser l’animal humain pour le rendre social, dès lors que l’instinct n’y suffit pas? La force peut-elle faire droit? Et sinon, le droit n’exige t il pas que les hommes soient considérés comme libres et responsables? Tel est l’enjeu de ce texte, dont on voit qu’il nous oblige remettre en question nos croyances morales et sociales les plus fondamentales, ne serait ce une pour en mesurer la précarité et nous mettre à la recherche de fondements mieux assurés de l’éthique.

L’étude de ce texte, dont le style et le contenu provocant doit nous être une incitation à la réflexion la plus radicale, est donc indispensable pour penser la morale et non la laisser aux aléas de l’opinion conformiste ; d’autant que dans notre société politiquement et culturellement largement déchristianisée, les valeurs éthiques traditionnelles ne vont plus de soi, quand elles ne sont pas ouvertement contestées au nom d’une conception de la liberté individuelle sans limites clairement et consensuellement déterminables.

Analyse commentée du texte

1-1 Analyse globale

1-1-1 Ce texte se présente comme une révocation radicale de l’idée du libre-arbitre présentée comme une invention mensongère, un subterfuge magique (« tour de passe-passe »e) produit par des illusionnistes conscient, les théologiens, au service d’une volonté de domination, la leur, exercée sur les individus naïvement croyants et abusés, le nous désigne ici Nietzsche lui-même et ceux qui se reconnaissent dans ses thèses, mais, plus largement, tous ceux qui ont plus ou moins rompu avec les croyances judéo-chrétiennes, comme fondement transcendant (divin) de la morale. Nietzsche se borne à réinterpréter à sa manière, en terme d’expression d’une volonté de puissance, des croyances qu’il ne prend pas même la peine ici de critiquer au fond (critique interne), comme si la critique externe qu’il en fait suffisait à réduire à néant toute éventuelle justification de cette croyance dans le libre-arbitre, dont il affirme qu’elle n’a plus cours pour lui et ceux qui s’en sont libérés. Cette absence de critique interne est « justifiée » par le seul fait que lui, Nietzsche, ne croit pas ; c’est dire que, pour ce « nous » dont il est le porte-parole, la croyance dans le libre-arbitre ne vaut que par la croyance religieuse (en Dieu, et dans le salut post-mortem) qui la sous-tend et le besoin de croire des individus abusés par les théologiens; il en est ainsi de toute croyance religieuse ou métaphysique : elles échappent à toute épreuve de réalité, car elles ont pour fonction de nous détourner de la réalité ; au profit d’un idéal imaginaire rassurant défini, sans preuve possible, comme suprême réalité, c’est à dire Vérité Supérieure. Ainsi est-il stérile, car absurde, de critiquer par la raison une illusion religieuse, celle-ci est, par nature, au delà de toute raison. Il suffit d’en dénoncer la fonction biologique et politique objective (externe) pour en ruiner l’effet chez qui veut pleinement vivre dans le réel (« nous », les incroyants par principe, les vrais philosophes, opposés aux « théologiens » et aux croyants)

Il se borne donc à indiquer l’enchaînement des notions qui fait du libre arbitre un instrument de pouvoir efficace sur (et pour) le plus grand nombre (l’humanité composée en majorité de faibles qui ont peur de la vie), mais une tromperie grossière pour qui refuse de se soumettre, pour qui est vraiment libre; c’est-à-dire, qui est animé d’une volonté de puissance forte (les aristocrates qui se distinguent du troupeau humain). Le libre-arbitre génère le sentiment de sa responsabilité devant les autres en général et devant ceux, en particulier, qui exercent le pouvoir (présenté comme de droit divin) de juger et de punir (les théologiens et les prêtres), or cette exigence de responsabilité transforme chacun en coupable qui doit subir le jugement et la punition dont il accepte, voire désire par avance, être l’objet, afin d’être délivré du sentiment du péché ou de la faute que les théologiens eux-mêmes ont fait naître en lui, en le convaincant qu’il avait librement choisi de faire le mal.

Pour comprendre cet enchaînement idéologique qui constitue le tour de passe-passe qui rend les faibles, les croyants naïfs, victimes consentante de la domination des prêtres qu’ils subissent, il convient de nous interroger et d’interroger le texte sur 3 points :

1-1-2 Questions
1) En quoi la notion du « libre arbitre » est-elle, pour Nietzsche, une invention des théologiens indissociable de son origine théologique (religieuse) ?
2) En quoi génère-telle le sentiment de responsabilité chez le faible (heureux dit la bible les faibles en esprit !) et d’auto culpabilité en vue d’être puni, avec son consentement ?
3) En quoi cette notion est-elle un instrument de domination d’autant plus efficace qu’il se présente sous un jour paradoxal : justifier la soumission aux yeux des faibles afin qu’ils se soumettent, en effet, à Dieu et aux prêtres au nom de l’absolue liberté de l’homme !?

1-2 Analyse détaillée (conceptuelle)

1-2-1 En quoi la notion du « libre-arbitre » est-elle, pour Nietzsche, une invention des théologiens indissociable de son origine théologique (religieuse) ?
« Il ne nous reste aujourd’hui plus aucune espèce d’indulgence pour l’idée du « libre arbitre » ; nous savons trop bien ce que c’est : le tour de passe-passe théologique le plus suspect qu’il y ait, pour rendre l’humanité « responsable » à la façon des théologiens ; ce qui veut dire : pour rendre l’humanité dépendante des théologiens… »
Les hommes, selon Nietzsche, sont d’abord des animaux et, comme tous les animaux, ils se distinguent entre eux entre forts et faibles, dominants et dominés, c’est là une loi de la vie et de la nature (sélection naturelle). Or l’homme fort est violent, c’est là l’expression spontanée de son instinct de domination, de sa volonté de puissance; or cette violence provoque la peur de ceux qui la subissent sans pouvoir y résister de par la faiblesse de leur volonté de puissance propre. La morale altruiste-égalitaire, compassionnelle est donc d’abord une tentative pour les faibles de se protéger de la violence des forts en la désignant comme mauvaise, cruelle, afin de la brider en la rendant honteuse, en rendant le fort honteux de sa force (Thèse de Calliclès, adversaire de Socrate, dans le dialogue de Platon : le Gorgias, reprise par Nietzsche).

L’homme fort est, du point de vue des faibles, violent donc mauvais, dès lors que ces instincts égoïstes le sont, mais plus généralement toute volonté de vivre, laquelle se confond avec la volonté de puissance, tout désir d’appropriation et de domination génèrent, pour eux, le mal moral. La vie des faibles est vouée ici-bas à la souffrance et la seule manière pour eux de supporter cette souffrance c’est de la justifier en vue du salut post-mortem qui implique à son tour la toute puissance protectrice et salvatrice divine, en tant que réalité supérieure et suprême vérité, opposée à la réalité violente d’ici-bas. Mais un problème logico-théologique apparaît aussitôt : comment ce Dieu, supposé parfait et infiniment bon, a-t-il pu créer les hommes mauvais (violents), non seulement les forts, mais tout homme qui désire affirmer ici-bas sa volonté de puissance (même faible), donc y compris les faibles s’ils n’en étaient empêchés par plus forts qu’eux ? Dieu bon serait-il alors responsable du mal moral ?
Outre la tentative par Leibniz de dire que le mal n’est qu’un mal pour l’homme , mais un bien pour Dieu (dans le meilleurs des mondes possible) qui risque d’opposer le bien, du point de vue supposé de Dieu, au bien vécu par le croyant, la seule réponse théologique possible pour sortir d’un tel paradoxe, lequel risquerait de ruiner l’amour du croyant en son Dieu et d’ébranler sa foi, est d’affirmer que dieu, par amour pour sa créature, a créé l’homme absolument libre de choisir entre le bien qu’il lui a révélé et le mal ; ainsi le libre-choix de la créature humaine est donc radical entre obéir aux commandements de Dieu (exemple : « tu ne tueras point », « tu aimeras ton prochain comme toi-même »etc..) ou y désobéir, au risque d’en perdre toute possibilité d’être sauvé. L’homme en tant qu’il est libre, c’est à dire en tant qu’il est capable de choisir inconditionnellement ( absolument) entre le bien et le mal, est seul responsable du mal moral (de la violence de l’homme faite à l’homme), Dieu est ainsi « dédouané » de la responsabilité du mal. Le libre-arbitre est ce pouvoir absolu, accordé par Dieu aux hommes par dieu, pour l’homme d’être cause première de soi dans le bien, comme dans le mal.

On voit en quoi cette idée est théologique dans son origine, sa visée et son essence même : elle tend à sauver la perfection divine de toute accusation qui rendrait Dieu responsable du mal (devant l’homme qui souffre), et elle affirme l’idée de cause première, qui, comme, l’écrivait Descartes, fait de l’homme un être quasi-divin, à l’image et à la ressemblance de Dieu (donc promis aussi à l’immortalité et au salut post-mortem, à la condition qu’il choisisse d’obéir à Dieu). Cette idée est profondément irréelle, voire irrationnelle et incompréhensible : rien dans la nature ne manifeste une telle causalité, et l’idée d’un vouloir qui serait sa propre cause est insaisissable par le raison, qui ne peut atteindre l’absolu, vu qu’elle ne peut exprimer et expliquer que des relations (phénomènes relatifs) par des relations (lois générales). La liberté absolue est démentie et s’évanouit instantanément, dès lors que l’on tente d’expliquer rationnellement (par la biologie et/ou la psychologie) un acte humain quelconque, elle est donc une croyance irrationnelle, sans preuve possible, qui s’affirme comme une vérité dans le seul but intéressé du faible (son salut en une autre vie que la vie réelle ici-bas: une vie imaginaire qu’il appelle la vraie vie); ce qui est la définition même de le l’illusion. Cette illusion est produite dans l’imaginaire du croyant (« inventée ») par les théologiens pour rendre les hommes responsables de leur désir égoïste de vivre devant Dieu et devant eux-mêmes qui s’en font les intermédiaires autorisés. Cette invention est un tour de passe-passe dans la mesure où elle masque la réalité du stratagème par laquelle elle tente de faire que les hommes ne reconnaissent pas le fait que Dieu et le libre arbitre sont des inventions humaines et rien d’autres pour les faire obéir en les menaçant de la punition divine et leur promettant le salut comme récompense.

1-2-2 En quoi l’idée de libre-arbitre génère-telle le sentiment de responsabilité chez le faible (heureux dit la bible les faibles en esprit !) et d’auto culpabilité en vue d’être puni, avec son consentement ?
«Je ne fais que donner ici la psychologie de cette tendance à vouloir rendre responsable. Partout où l’on cherche à établir les responsabilités, c’est généralement l’instinct de punir et de juger qui est à l’œuvre On a dépouillé le devenir de son innocence, lorsque l’on a ramené à une volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité, le fait d’être de telle ou telle manière : la doctrine de la volonté a été principalement inventée à des fins de châtiment, c’est-à-dire avec l’intention de trouver coupable »
Selon les théologiens, magiciens menteurs et illusionnistes, être libre c’est être cause de soi, donc pouvoir répondre devant les autres d’un acte que l’on a commis et s’il est cruel et violent, s’il fait souffrir autrui, s’affirmer comme l’auteur (la seule cause première) et non seulement acteur (cause ayant une autre cause) du choix que l’on a fait de la commettre le mal en le sachant. Dès lors que l’on accuse le destin ou la fatalité, (voire les dieux, chez les anciens Grecs) l’homme n’a pas à répondre de ses actes : il est innocent, en deçà du bien et du mal.
Au contraire de Socrate qui affirmait que nul n’était méchant volontairement, mais que le méchant commettait une erreur en se trompant de bien, les théologiens prétendent que, grâce à Dieu, qui s’est révélé à lui et a enseigné aux hommes le Bien en dictant à Moïse les tables de la loi, l’homme méchant sait toujours qu’il est méchant, et que, par conséquent, il a choisi délibérément le mal contre le bien. De plus, pour eux, le mal a sa source dans le désir de vivre même, égoïste et violent, donc, dès lors que ce désir de vivre est naturel (nature sensible de l’homme en tant qu’être vivant, ex : le désir sexuel, voir Adam et Eve) tout homme se sait pécheur par nature (péché originel) et sait qu’il hérite en cela du péché originel commis par Adam et reproduit par Caen tuant son frère Abel. Le seul bon choix de l’homme est donc de refuser le désir d’être heureux ici-bas pour gagner le Paradis après la mort afin de jouir de la félicité éternelle (béatitude). L’homme est donc un pécheur conscient du péché qui réside en lui et dont il peut se délivrer en faisant un usage sacrificiel de son libre-arbitre (renoncer au bonheur ici-bas). Ainsi rien de ce qui arrive par son action n’est innocent : tout acte est soit bon, soit mauvais.

Or pour Nietzsche le devenir, ce qui arrive dans l’expérience humaine et dans la nature en son ensemble, comme transformation imprévisible incessante des êtres, des choses et des situations est le résultat de rapports de forces enchevêtrées non seulement entre les êtres mais au sein d’un même des êtres, humains ou non. Tout est puissance affirmative ou négative selon la volonté forte ou faible qui l’exprime et chaque être est pluralité de désirs et d’instinct plus ou moins forts et faibles : le résultat à tel ou tel moment est innocent, c’est à dire sans rapport avec l’idée du bien ou du mal ; c’est plutôt ces idées (fausses) du Bien et du mal qui sont le résultat d’un rapport de force négatif : le faible juge mauvais un acte à cause de sa faiblesse, s’il l’avait emporté il le jugerait bon (juste) : du reste le fort ne se juge pas et ne juge pas les autres: tout ce que produit sa volonté de puissance est bon par définition, il affirme sa volonté de puissance comme un fait qui n’a pas à se justifier. Si seul le faible peut être jugé mauvais et se juger lui-même responsable du mal, qui juge et pourquoi ?
Juger c’est, pour celui qui juge, attribuer une qualité morale (mauvaise) à celui qui est jugé et s’attribuer une qualité morale (bonne) qu’ils n’ont ni l’un, ni l’autre, dans le seul but d’affirmer le pouvoir faussement supérieur de celui qui juge cherche et qu’il cherche à justifier sur celui qui est jugé pour le soumettre à sa volonté de puissance affaiblie. Ainsi punir celui qui est jugé responsable du mal, c’est répondre au mal (la faute) par le mal (la punition) ; et dans le cas du prêtre théologien, il s’agit, nous dit Nietzsche d’un instinct : celui de faire souffrir, pour jouir de sa souffrance, celui que l’on accuse à tort d’être responsable (cause première) du mal. Ainsi jouir de la souffrance de l’autre est un comportement réactif de faible qui a besoin de se croire supérieur moralement pour être assuré de son pouvoir, qui a besoin de la caution divine et du ressentiment contre celui qui est puni pour maintenir l’illusion de sa pseudo-supériorité. La prêtrise est l’ultime tentative pour certains faibles de maintenir, vis-à-vis de presque aussi faibles qu’eux et par comparaison à eux, le sentiment problématique de leur valeur. Aux royaumes des aveugles les borgnes sont rois. Le fort, non encore affaibli par la morale, n’a pas à justifier moralement l’usage de sa force : elle s’impose d’elle-même comme une évidence. En cela l’idée de libre-arbitre est l’instrument de domination utilisé par certains faibles sur l’humanité pour se maintenir en position de force relative, sous l’autorité d’une puissance irréelle : Dieu.

1-2-3 En quoi la notion de libre-arbitre est-elle un instrument de domination d’autant plus efficace qu’il se présente sous un jour paradoxal : justifier la soumission aux yeux des faibles afin qu’ils se soumettent, en effet, à Dieu et aux prêtres au nom de l’absolue liberté de l’homme !?
« Toute l’ancienne psychologie, la psychologie de la volonté, n’existe que par le fait que ses inventeurs, les prêtres, chefs des communautés anciennes, voulurent se créer le droit d’infliger une peine, ou plutôt qu’ils voulurent donner ce droit à Dieu… Les hommes ont été considérés comme « libres », pour pouvoir être jugés et punis, pour pouvoir être coupables : par conséquent toute action devait être regardée comme voulue, l’origine de toute action comme se trouvant dans la conscience. »
Le fort n’a nul besoin du droit pour affirmer sa puissance : elle est de fait et s’impose en tant que telle, or le faible qu’est le prêtre-théologien, chef de la communauté des croyants, ne dispose pas d’une puissance telle qu’elle produise par elle-même l’effet de domination qu’elle recherche, il a donc besoin d’un doit supérieur surhumain (divin) pour faire reconnaître son pouvoir de domination comme bénéfique à celui qui le subit : il a besoin de faire croire que son pouvoir est l’expression même du désir de celui qui est puni d’être délivré de la faute dont le prétendu libre arbitre de celui-ci lui est présentée comme la cause première.
Le puni est alors convaincu (con vaincu) qu’il doit être puni pour son bien, qu’il doit souffrir par ordre de Dieu et des prêtres pour être sauvé du péché. Sa liberté est à la fois la raison de sa punition (en droit) et l’expression imaginaire de son désir d’être sauvé du mal pour lequel il est condamnable (menacé par au le diable et l’enfer). Si l’action libre est reportée faussement à la conscience de soi comme cause du mal, (alors que pour Nietzsche elle réside dans la volonté de puissance dont l’origine est biologique et inconsciente), l’individu se sent alors mauvais (mauvaise conscience) et réclame la souffrance de la punition pour « redevenir bon » ; or cette souffrance implique la soumission aux prêtres et à leur jugement qui ont produit l’illusion en lui du libre-arbitre en vue d’exercer leur domination. La culpabilité générée par l’illusion du libre arbitre, inventée par les théologiens, induit, chez les faibles (la majorité des humains), le sentiment intériorisé d’être l’origine absolu de son propre mal (coupable par soi) et le désir de ne pouvoir se réhabiliter qu’en se soumettant sans condition, librement, à l’autorité divine.

Un pouvoir n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il crée les conditions d’une servitude consentie. L’illusion de la liberté métaphysique est la condition et l’expression ultime de toute servitude : elle produit des individus qui croient vouloir librement être dominés, alors que ce désir n’est que l’expression de leur volonté de puissance affaiblie. Si l’origine du mal est en eux, il ne peuvent croire être sauvés qu’en en se soumettant à un bien dont l’origine est posée hors d’eux, dans la puissance fantasmatique irrésistible de Dieu et des prêtres. L’illusion du libre-arbitre est, pour Nietzsche, l’illusion religieuse la plus aboutie pour assurer la domination de la faiblesse sur la force, du pouvoir corrosif de la maladie sur la santé vitale.

Conclusion 

Pour Nietzsche, la religion, la morale et le libre arbitre ne sont que des mensonges mortifères indissociables, inventes par les prêtres en vue d’assurer leur domination. Ces croyances visent à assurer le triomphe des valeurs de la faiblesse et du pouvoir des faibles contre les forts : la morale de la liberté absolue est, pour lui, l’expression la plus achevée de la domination désirée par les faibles pour se protéger des forts et garantir leur survie et leur salut.
Reste à savoir ce qu’il peut advenir de cette morale dans une société largement déchristianisée qui, sans plus croire en Dieu et sans reconnaître la légitimité d’un pouvoir théocratique, administre la justice pénale et le droit au nom du libre arbitre, dont la croyance, si l’on peut dire, flotte, sans fondement théologique, sur un tissu d’ignorance en lambeaux, de plus en plus déchiré par les coup de ciseaux des sciences biologiques et humaines. Mais si Dieu est politiquement mort et si la croyance dans le libre arbitre se dissipe, tout ne devient-il pas possible, c’est-à-dire permis, au-delà du bien et du mal dans l’innocence d’un devenir où la violence sans fard et une nouvelle barbarie scientifique se substitueraient à la domination religieuse ? Au-delà de la critique provocante et stimulante de Nietzsche, une morale sans illusion théologique est-elle possible ?

source :
http://sylvainreboul.free.fr/nietzsche.htm