” Je n’ignore pas que beaucoup ont pensé et pensent encore que les choses du monde sont gouvernées par Dieu et par la fortune (1), et que les hommes, malgré leur sagesse, ne peuvent les modifier, et n’y apporter même aucun remède. En conséquence de quoi, on pourrait penser qu’il ne vaut pas la peine de se fatiguer et qu’il faut laisser gouverner le destin. Cette opinion a eu, à notre époque, un certain crédit du fait des bouleversements que l’on a pu voir, et que l’on voit encore quotidiennement, et que personne n’aurait pu prédire. J’ai moi-même été tenté en certaines circonstances de penser de cette manière. Néanmoins, afin que notre libre arbitre (2) ne soit pas complètement anéanti, j’estime que la fortune peut déterminer la moitié de nos actions mais que pour l’autre moitié les événements dépendent de nous. Je compare la fortune à l’un de ces fleuves dévastateurs qui, quand ils se mettent en colère, inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent la terre d’un endroit et la poussent vers un autre. Chacun fuit devant eux et tout le monde cède à la fureur des eaux sans pouvoir leur opposer la moindre résistance. Bien que les choses se déroulent ainsi, il n’en reste pas moins que les hommes ont la possibilité, pendant les périodes de calme, de se prémunir en préparant des abris et en bâtissant des digues de façon à ce que, si le niveau des eaux devient menaçant, celles-ci convergent vers des canaux et ne deviennent pas déchaînées et nuisibles. Il en va de même pour la fortune : elle montre toute sa puissance là où aucune vertu n’a été mobilisée pour lui résister et tourne ses assauts là où il n’y a ni abris ni digues pour la contenir. ”

Nicolas Machiavel, Le Prince (1532).

1 ” fortune ” : le cours des choses. 2 ” arbitre ” : capacité de juger et de choisir.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Proposition de traitement 1 :

Qui est Machiavel ?
Ce texte est écrit par Machiavel dans son œuvre la plus connue, Le Prince. Machiavel est un philosophe politique florentin. Il est connu, selon les mots de Léo Strauss, pour avoir ” défétichisé l’autorité “, c’est-à-dire, montré ce que le pouvoir du gouvernant devait avoir d’immoral pour perdurer. Tandis que jusqu’ici la philosophie politique avait plutôt estimé que le Prince devait être bon et philosophe, Machiavel démontra le contraire.Il s’est inspiré de Laurent de Médicis, qui a gouverné Florence au 15ème siècle et a incarné ce pragmatisme politique qu’il défend.

Commentaire du Prince de Machiavel
Certains passages du texte sont absolument clés. Ils sont surlignés et commentés ci-dessous. Il importe de les exhiber dans votre explication de texte. C’est là tout l’objectif d’un commentaire :
*dessiner la structure du passage
*interroger les arguments que l’auteur expose ainsi que la manière dont il le fait.

” Je n’ignore pas que beaucoup ont pensé et pensent encore que les choses du monde (quelles sont ces choses du monde, et de quel monde ? La nature ? La politique ?) sont gouvernées par Dieu et par la fortune (pourquoi parler de Dieu ET de la fortune, et pas de l’un ou de l’autre seulement ?), et que les hommes, malgré leur sagesse, ne peuvent les modifier, et n’y apporter même aucun remède (pourquoi parle-t-on de remède ? Ne pourraient-elles pas agir pour le bien ? ). En conséquence de quoi, on pourrait penser qu’il ne vaut pas la peine de se fatiguer (qu’est-ce que cela veut dire, se fatiguer ? Ne serait-ce pas simplement agir ? Même si le monde est déterminé, n’y a-t-il pas nécessité d’agir ?) et qu’il faut laisser gouverner le destin (c’est un oxymore : comment le destin peut-il gouverner ?). Cette opinion a eu, à notre époque, un certain crédit du fait des bouleversements que l’on a pu voir, et que l’on voit encore quotidiennement, et que personne n’aurait pu prédire. J’ai moi-même été tenté en certaines circonstances de penser de cette manière.

Néanmoins, afin que notre libre arbitre (la notion situe le débat autour de la liberté de l’homme versus le déterminisme) ne soit pas complètement anéanti, j’estime que la fortune peut déterminer la moitié de nos actions (pourquoi la moitié ? Etrange de quantifier ainsi) mais que pour l’autre moitié les événements (le mot évènement est à commenter ; il semble que les évènements dont il parle soient toujours extérieurs à nous ; nos actes sont-ils seulement des ” évènements ” ?) dépendent de nous. Je compare la fortune à l’un de ces fleuves dévastateurs (encore une fois, on a l’idée que la fortune fait nécessairement du mal) qui, quand ils se mettent en colère (peut-on vraiment parler de colère pour le hasard ? Il faut commenter la métaphore pour voir qu’elle pose problème, car le hasard est toujours froidement égal à lui-même), inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent la terre d’un endroit et la poussent vers un autre. Chacun fuit devant eux et tout le monde cède à la fureur des eaux sans pouvoir leur opposer la moindre résistance. Bien que les choses se déroulent ainsi, il n’en reste pas moins que les hommes ont la possibilité, pendant les périodes de calme, de se prémunir en préparant des abris et en bâtissant des digues de façon à ce que, si le niveau des eaux devient menaçant, celles-ci convergent vers des canaux et ne deviennent pas déchaînées et nuisibles.

Il en va de même pour la fortune : elle montre toute sa puissance là où aucune vertu n’a été mobilisée (pourquoi introduire une dimension morale ? Et comment la fortune pourrait-elle être dotée d’un pouvoir de choix ?) pour lui résister et tourne ses assauts là où il n’y a ni abris ni digues pour la contenir. ”

Problématiser l’extrait du Prince de Machiavel
Ce texte pose la question de l’existence du libre-arbitre pour l’homme. C’est une vieille question philosophique, posée par Hobbes, Leibniz, Spinoza. Il confronte deux visions philosophiques : le déterminisme qui dit que toutes nos actions sont déterminées par une autre cause et que nous n’avons donc aucun libre arbitre ; et puis, en face, des penseurs qui estiment que l’homme a toujours une authentique capacité de choix.

Comment Machiavel trouve-t-il une ” troisième voie ” entre ces deux options a priori irréconciliables ?

Construire le plan du commentaire de l’extrait du Prince de Machiavel
La manière la plus efficace à mon sens d’aborder l’exercice consiste à examiner quelles sont les parties structurant le texte, et à les traiter dans l’ordre selon lequel elles sont présentées. Il y a ici trois paragraphes : le premier forme un ensemble autonome, les deux suivants également. On fera donc deux parties.

I – Dans une première partie (premier paragraphe), Machiavel présente une opinion commune selon laquelle nos vies tombent sous le coup d’une fatalité contre laquelle nous ne pouvons et ne devons donc rien faire.
a) Machiavel explique d’abord qu’une opinion commune est de penser que le monde est gouverné par une puissance qui nous dépasse.
Les ” choses du monde ” sont pour lui réglées par Dieu et le hasard (c’est le sens du mot fortune, qui vient du latin fortuna, déesse de la chance dans la Rome antique) ; il défend ainsi un déterminisme philosophique. Mais quelles sont exactement ces ” choses du monde ” dont il parle ? Prennent-elles sens dans le domaine de la science, auquel cas la ” sagesse ” des hommes ne peut effectivement rien, ou dans le domaine des actions humaines ?

b) Cette puissance est bicéphale : elle est constituée de Dieu et de la fortune, qui ”gouvernent” ensemble.
Il écrit que ce couple ” gouverne ” le monde ; on pourra penser à la célèbre phrase de Stendhal, qui écrit que ” le hasard est le premier ministre de Dieu ». Mais quel est leur gouvernement ? N’est-ce pas un gouvernement par le non-gouvernement, simplement par la » force des choses ” c’est-à-dire le cours des évènements ? C’est le paradoxe que Machiavel exhibe lorsqu’il écrit cet oxymore: ” gouverner le destin “. Le destin, parce qu’on ne le voit que lorsqu’il advient, n’a pas d’intention ; il ne peut donc pas gouverner.

c) Face à cette puissance, nous n’avons pas la maîtrise de nos existences.
Machiavel écrit, avec ironie sans doute, que cela ne vaut ainsi pas la peine de ”se fatiguer” puisqu’il n’y a pas de ”remède » . Mais l’action humaine n’a-t-elle alors aucun sens ? Sommes-nous réduits à, comme le célèbre héros Oblonov (1859) de Ivan Goncharov, rester allongé dans notre canapé toute la journée ? Le mot » remède ” est intéressant : il montre que le fatalisme, comme le souligne l’auteur en pointant les ” bouleversements que l’on a pu voir, et que l’on voit encore quotidiennement » , est l’idée d’une époque où l’action humaine est contrariée. Le fait que le mot remède soit immédiatement suivi de la locution  » en conséquence de quoi ” montre bien que le déterminisme dépend d’une vision d’un monde où le destin agit comme une force contraignante, aux conséquences négatives sur la vie.

II – Dans une deuxième partie (deuxième et troisième paragraphe), Machiavel explique cependant que nous disposons d’une liberté pour certaines de nos actions. Il file une métaphore, dont la pertinence peut être interrogée.
a) Pour Machiavel, le libre arbitre vaut pour la ” moitié ” de nos actions.
Machiavel situe d’entrée le terrain de jeu philosophique, avec le mot de ” libre-arbitre » , qui désigne la faculté humaine à se déterminer par soi-même. Le sujet est la vieille question philosophique de l’existence du libre arbitre, puisque si le destin nous gouverne selon l’opinion présentée dans le premier paragraphe il est bien  » anéanti « . Machiavel sépare alors nos actions en deux: pour la » moitié ” les évènements dépendent de nous, pour l’autre non. Pourquoi la moitié ? Et quelle est cette moitié ?

b) Machiavel compare alors la fortune à un fleuve, auquel il prête des ”colères “.
La comparaison avec la fortune, que l’on peut définir comme le hasard par lequel les choses se produisent, est étrange lorsqu’on dit que le fleuve, comme un dieu grec, peut se mettre en colère. La fortune n’est-elle pas le cours habituel et neutre des choses ? La comparaison vaut cependant sans doute plutôt de notre point de vue : ce n’est pas le fleuve qui se met en colère, ” inonde les plaines, détruit les arbres et les édifices “, mais c’est nous qui, par anthropomorphisme, lui prêtons une intention, quand il n’agit que sous le coup de la froide loi de la nécessité. On peut ici prendre l’exemple des catastrophes naturelles comme le tremblement de terre de Lisbonne en 1755.

c) L’action humaine doit alors se prémunir contre les colères du fleuve pendant les périodes de calme.
En fin de texte, Machiavel donne une orientation à l’action humaine, qui doit préparer les temps de malheur. Il utilise un mot fort : le mot de ” vertu ” ; la vertu humaine consisterait à se ” prémunir en bâtissant des abris « . Mais qu’est-ce que sont concrètement ces » digues ” et ces ” abris ” ? On peut mettre cela en relation avec la réflexion sur la mort dans le stoïcisme : pour les stoïciens, et notamment pour Marc Aurèle dans ses Pensées pour moi-même, la mort doit être préparée en la pensant et la repensant, de telle manière qu’elle devienne un compagnon ; c’est là une ” digue ” que nous pouvons bâtir.

Conclure le commentaire de l’extrait du Prince de Machiavel
La conclusion doit être courte et efficace. Si on a du temps et de l’inspiration, on peut tenter en une phrase de faire référence à un autre auteur qui a exprimé un avis divergent sur le même sujet.

En conclusion, Machiavel expose dans ce texte une troisième voie entre déterminisme et affirmation de la liberté humaine. Pour lui, la liberté repose dans la possibilité qu’a l’homme non pas de contrer le destin mais de se préparer aux évènements qui pourraient lui nuire.

source :
https://aufutur.fr/revisions/francais/prince-machiavel-commentaire/


Proposition de traitement 2 :

INTRODUCTION

Dans ce texte de Machiavel, le problème soulevé est : l’homme est-il entièrement soumis à la fortune, au sort (c’est à dire à la chance ou malchance) ? Machiavel, dans ce texte , va adopter une position mitoyenne face à cette interrogation, puisqu’il va affirmer que la fortune est maîtresse sur environ la moitié de nos actions, et que l’homme est libre d’agir sur l’autre moitié. Machiavel, pour étayer sa démonstration commence par énoncer l’opinion commune, (qui est la croyance au Destin), puis il la réfute en s’appuyant sur une métaphore, celle d’une rivière en crue, qui figure de manière imagée la force du sort.

EXPLICATION

Ce texte de Machiavel comprend deux mouvements. Le premier mouvement va du début du texte jusqu’au terme « cependant« , mot de liaison qui marque le tournant du texte. Dans ce premier mouvement du texte, l’auteur va exposer les tenants et les aboutissants de l’opinion commune, c’est à dire de la croyance au sort, ou encore croyance au Destin. Dans le deuxième mouvement du texte, Machiavel, après avoir exposé les principaux principes et conséquences de la croyance au destin va la réfuter, en ayant recours à une métaphore; celle d’une rivière en crue.

Le texte débute donc ainsi : « Je n’ignore pas cette croyance fort répandue ». Machiavel commence par affirmer que la croyance à la puissance du sort est fort commune puisqu’il la qualifie de « fort répandue« . Et elle est tellement répandue, qu’on ne peut sans doute pas l’ignorer, et l’auteur , évidemment ne l’ignore pas, comme il le dit lui-même: « Je n’ignore pas« . Mais ce n’est pas parce qu’il connaît cette thèse et qu’il l’expose, qu’il y adhère. Machiavel adopte ici véritablement une démarche philosophique puisqu’il n’adhère pas à la thèse présentée (la croyance au Destin), mais il sait que pour critiquer une opinion, il faut la connaître et en démonter les rouages et implications. On ne saurait critiquer et réfuter ce qu’on est incapable d’exposer clairement, c’est à dire ce qu’on est incapable de concevoir. on ne peut critiquer objectivement ce qu’on ne connaît pas.

Cette croyance, Machiavel la résume ainsi : « les affaires de ce monde sont gouvernées par la fortune et par Dieu ». Autrement dit, pour les hommes, la force du sort relève soit d’un hasard aveugle (« fortune« ), soit elle provient de Dieu qui nous aurait « tracé notre vie à l’avance » selon l’expression populaire, (soit donc, la croyance au Destin relève de la superstition religieuse).

Cette croyance au destin est défaitiste : « les hommes ne peuvent rien y changer, si grande soit leur sagesse« . La croyance au Destin aboutit donc au fatalisme, une soumission en quelque sorte sacrilège, puisqu’elle fait fi même de l’intelligence de l’espèce humaine car : « si grande soit leur sagesse », les hommes ne pourraient rien faire face à la puissance du sort. La croyance au destin est donc néfaste puisqu’elle est soumission et non courage, et parce que de plus, elle méconnaît les forces intellectuelles et morales de l’humanité. La croyance au destin aboutit donc au mépris du genre humain.

Machiavel rajoute que pour les fatalistes, « il n’existe aucune sorte de remède« . loin d’être une consolation, la soumission au destin est désespérante, puisqu’elle fait de l’homme l’esclave des événements qui lui arrivent.

Par ailleurs, le fatalisme aboutit à la paresse: « Par conséquent, il est tout à fait inutile de suer sang et eau à vouloir les corriger » (sous-entendu les événements). La croyance au destin prive l’homme de toute grandeur aussi bien intellectuelle (déni de la sagesse) que morale (déni du sens de l’effort).

Puis, Machiavel précise que cette opinion fataliste, cette croyance au destin a de plus en plus de succès à son époque : « opinion qui a gagné du poids en notre temps, à cause des grands bouleversements auxquels on assiste chaque jour, et que nul n’aurait jamais pu prévoir« . Ici, Machiavel parle sans doute d’événements graves comme les guerres et autres désordres publics qui ont eu lieu à son époque (la Renaissance, Machiavel vit dans une époque nouvelle, qui rompt avec le moyen-âge). Devant les difficultés, la tentation de l’abandon au sort, est plus forte que dans des circonstances plus heureuses. Le fatalisme est d’autant plus puissant en l’homme, que celui-ci se trouve confronté à de graves difficultés. Machiavel parle aussi « des changements que nul n’aurait pu prévoir« ; autrement dit, face à la nouveauté déroutante, l’homme affolé ne réfléchit plus, et se soumet au sort.

Puis Machiavel passe aux aveux ! Lui-même, parfois est tenté par le fatalisme : « si bien qu’en y réfléchissant moi-même, il m’arrive parfois de l’accepter ». La position fataliste est une tentation qui va au moins de temps à autre, dans le cœur de tout homme. Le fatalisme est une tentation toujours présente parce que c’est justement une solution de facilité.

Ensuite, avec le terme de liaison « cependant« , le lecteur arrive au tournant du texte, c’est à dire au début du second mouvement. Machiavel va désormais passer à l’offensive, c’est à dire qu’après avoir exposé le fatalisme, il va réfuter cette position.

La première arme face au fatalisme, à la croyance au destin est selon Machiavel, le « libre arbitre« , cela signifie le pouvoir de juger ou d’agir par soi-même, de sa propre initiative.

Pour Machiavel, quelles que soient les circonstances : « le libre arbitre ne peut jamais disparaître ». Pour Machiavel, la liberté est l’opposé du destin. Cependant ce libre arbitre n’est pas non plus un pouvoir absolu: « J’en viens à croire que la fortune est maîtresse de la moitié de nos actions, mais qu’elle nous abandonne à peu près l’autre moitié« . Machiavel, face au problème de la force du sort adopte donc une position mitoyenne, celle du « juste milieu » comme on dit en langage courant. Machiavel a trop conscience des difficultés de la vie pour affirmer avec un optimisme béat que l’homme peut tout grâce au libre arbitre. Machiavel est un penseur réaliste et pragmatique, et il ne méconnaît pas la puissance du sort, seulement il dit qu’on peut le contrer en partie, par l’effort et de bonnes décisions.

Puis, Machiavel, pour appuyer ses propos va employer une métaphore, celle de la rivière torrentueuse : « qui , dans sa fureur inonde les plaines, emporte les arbres et les maisons, arrache la terre … » L’image de la rivière sert à illustrer de manière vivante la force du sort. La force de la fortune est particulièrement violente dans certains cas, comme le souligne Machiavel avec le mot « fureur« , les verbes « emporter, arracher« . La force de la fortune est telle quelle peut balayer en un instant l’œuvre d’une vie comme les maisons. Avec cette force du sort, qui est parfois déchaînée et très rapide comme la montée fulgurante des eaux d’une rivière en crue, rien ne paraît stable. Ce qui est solide comme « les arbres, les maisons » se trouvent emportés. Devant la force de la fortune, les hommes ont tendance à fuir : « chacun fuit devant elle, chacun cède à son assaut, sans pouvoir dresser aucun obstacle ». Quand la force de la nature est trop grande, aucune résistance ne paraît possible comme le suggère Machiavel avec la répétition du mot « chacun« .

Mais une fois que la violence du sort s’est assagie, l’homme peut reconstruire ce qui a été détruit et imaginer des subterfuges pour y résister si la malchance se présente une nouvelle fois : « Il n’empêche que les hommes, le calme revenu, peuvent prendre certaines dispositions, construire des digues et des remparts; en sorte que la nouvelle crue s’évacuera par un canal ou causera des ravages moindres« . Autrement dit, l’être humain est faible devant la fortune, vue surtout ici sous l’angle de la malchance, mais il peut lutter pas sa sagesse, sa prudence, et surtout par son travail concret pour améliorer la réalité (ici, dans le texte l’homme lutte concrètement en fabriquant « des digues, des remparts« ). Ce que dit ici Machiavel , c’est que la prudence jointe au travail peuvent lutter contre les adversités de la vie.

Puis , la dernière phrase du texte est la conclusion du texte et de la métaphore : la fortune « fait la démonstration de sa puissance là où aucune vertu ne s’est préparée à lui résister; elle tourne ses assauts où elle sait que nul obstacle n’a été construit pour lui tenir tête« . La fortune vue ici surtout sous l’angle de la malchance, frappe plus fort ceux qui n’ont rien fait pour la contrer. L’être humain peut s’armer contre la fortune dans une certaine mesure, en évitant aussi de s’y exposer par son insouciance, ses vices, sa paresse, et profiter de chaque jour pour être utile à ses semblables, et en développant sans cesse ses dons par un effort quotidien et persistant.

DISCUSSION DU TEXTE

D’abord soulevons les points sur lesquels nous sommes d’accord avec Machiavel. Quand l’auteur affirme que la fortune est maîtresse d’une partie de nos actions, il a effectivement raison. L’homme ne peut pas compter souvent sur ses seuls efforts, il faut aussi que la chance ou bonne fortune soit avec lui. Par exemple, pour Machiavel, l’homme politique ne peut compter sur ses seuls talents pour conserver le pouvoir, il faut également qu’il bénéficie de circonstances favorables . La chance ou malchance a une grande place dans la vie des êtres humains. Le fait d’être né dans tel ou tel milieu, dans telle ou telle famille, dans tel ou tel pays, en étant de tel ou tel sexe et en étant de telle ou telle race, ou de quelque savant mélange amoureux ne dépend aucunement de la volonté de l’individu, (sinon on se met à croire au Karma !), et à ce moment là, on se met à justifier les pires injustices . Par exemple, en Inde, la croyance au karma fait que les hindous croient que certains humains naissent « intouchables », et s’ils sont nés dans la caste la plus basse, c’est qu’ils le méritent car dans une autre vie, ils ont du fauter. Ceci au XXIéme siècle, est une monstruosité morale, car rien ne prouve scientifiquement la réincarnation; mais tout être humain par contre peut avoir une certaine dose de mythomanie et s’imaginer des vies antérieures faute d’affronter courageusement l’avenir !

Prenons un exemple concret pour monter la justesse des propos de Machiavel. Dans le cas du Baccalauréat, le facteur « chance » ou « malchance » peut intervenir. Le fait de tomber sur tel ou tel sujet plutôt que tel autre, qu’on a par exemple plus révisé que les autres thèmes, peut être un avantage considérable pour un candidat. Il y a par ailleurs toujours des thèmes qu’un élève maîtrise mieux que les autres. Le fait de tomber sur tel ou tel sujet de prédilection ou l’inverse est le fait de la fortune. Cette fortune a un aspect assez injuste, car elle ne gratifie pas forcément les plus méritants. Ainsi le bon élève, consciencieux et travailleur, peut tomber sur le mauvais sujet , celui sur lequel il est le moins à l’aise. Et, par contre , un élève dilettante et paresseux peut tomber sur son sujet favori, ou pire encore sur le seul chapitre qu’il a révisé la veille ! La fortune paraît donc aveugle, et inéquitable . Pour les êtres humains vertueux, frappés par la malchance, la force de la fortune qui tourne mal est le « coup du sort » comme on dit en langage courant. Et tomber sous le « coup du sort » peut paraître absurde et révoltant quand on est plutôt vertueux.

Car, il y a bien pire que le bon ou mauvais élève accablé ou soutenu par la fortune, la chance peut soutenir les hommes mauvais et pervers, et la malchance peut écraser les hommes bons et vertueux. Le « coup du sort » a donc un autre aspect scandaleux c’est que non seulement il malmène l’être humain vertueux, mais en plus il a tendance à gratifier des pervers d’une chance insolente, un peu comme le brave Donald Duck est écœuré par son cousin Gontran qui affiche une assurance surfaite, qui a un comportement outrecuidant et donc révoltant pour un être doté de conscience et de bon sens .

Mais la « vraie vie » n’est pas une bande dessinée ponctuée de gags . Comme l’a remarqué Machiavel dans ce texte, la mauvaise fortune est parfois tellement acharnée qu’elle laisse peu de liberté aux individus : « chacun fuit » comme il est écrit dans le texte. Comment un individu écrasé par le poids de certaines circonstances, ne peut-il faire autre chose qu’être écrasé ? Quand un tsunami déborde sur une côte, il ne peut faire que tout ravager sur son passage et si vous êtes au bord de la plage à ce moment là, il est impossible de ne pas être emporté par les flots (par contre, il n’est pas démontré que tout le monde meurt ! Il y a 0, OOOOOOOO …1 %! de survivre en étant emporté par les flots ! C’est une question de logique mathématique qui se rapproche du Bon Dieu !) Cependant, la méchanceté humaine est encore plus impitoyable que les éléments déchaînés. Ainsi Schopenhauer dans les Aphorismes sur la sagesse dans la vie, écrivait qu’un être humain envieux est incapable de voir le mérite d’une personne vertueuse « s’il l’a dans le collimateur » (comme le dit le langage courant). Le mérite , comme l’écrit Schopenhauer, « il ne l’aura jamais vu, il n’en aura jamais entendu parler ! » Face à tant de mauvaise foi, il n’y aura plus qu’à (le) ou (la) traiter de « salaud » ou salope !( au sens Sartrien du terme, c’est à dire en étant existentialiste ). Car de notre époque se dégage une foi existentialiste, mais ce qu’il faut bien voir, c’est qu’elle doit se débarrasser de l’absurde, nous devons être des existentialistes qui ont le « sens de la Terre » (expression Nietzschéenne), c’est à dire qui pensent à l’avenir de la planète et de l’Humanité…

CONCLUSION

Ce que dit Machiavel, dans ce texte est donc vrai en très grande partie. La fortune paraît considérablement influencer nos vies. Aujourd’hui le mot « fortune » est surtout employée de manière rationaliste comme étant ce qui désigne les choses et richesses matérielles. Autrefois, la fortune, c’était la personnification du sort, qu’on appelait plus souvent « chance » ou « malchance ». Le mot hasard a remplacé le mot fortune à notre époque. Le hasard , c’est une simple question de probabilités, mais l’Univers n’est-il apparu que par un jeu de probabilités hautement probables !? … Vous avez le choix de la réponse !

source :
https://bacphilocooltextes.wordpress.com/2014/02/06/commentaire-de-texte-n3/


Le libre arbitre est la capacité qu’aurait chaque être de faire des choix dans sa vie. Cela suppose que l’existence soit faite de possibilités, de contingent, c’est-à-dire de ce qui pourrait être ou non, contrairement au nécessaire. Cela suppose également que l’homme ait prise sur ce contingent, et que son existence ne soit pas soumise uniquement aux aléas du hasard, de la chance ou du malheur. Dans cet extrait du Prince, publié en 1532, Nicolas Machiavel avance que l’Homme aurait une part de libre arbitre, une prise sur les choses, qui lui permet de prendre des décisions dans sa vie, par opposition à la pensée dominante de son temps, selon laquelle le divin et la fortune régissent le monde.
Cependant, peut-on réellement penser que l’existence humaine soit faite de contingent ? Cette conviction du libre arbitre n’est-elle pas illusoire ? Quel rôle les Hommes peuvent-ils jouer pour gouverner leur propre vie, ou se gouverner ?

Dans une première partie, de « Je n’ignore pas » (l.1) à « de cette manière » (l.7), Machiavel évoque une croyance trompeuse selon laquelle le destin du monde serait soumis uniquement à Dieu et à la fortune. Dans une seconde partie, de « Néanmoins » (l.7) à « pour la contenir » (l.17), il avance la possibilité des hommes de gouverner leur existence, en brandissant notamment le libre arbitre comme moyen d’action sur les choses.

La pensée selon laquelle le divin et la fortune gouvernent comme seules puissance sur la vie des Hommes et sur le monde serait trompeuse.
Machiavel reconnaît tout d’abord que cette pensée est encore très répandue. Il insiste sur la vulnérabilité totale des hommes dans cette conception, puisqu’elle les concernerait tous, indépendamment de leurs connaissances, et même leur sagesse ne pourrait rien y changer : « les hommes, malgré leur sagesse, ne peuvent […] y apporter aucun remède » (l.2). On relève cependant dans cette phrase une certaine contradiction, car l’auteur emploie le mot « remède ». Or, l’utilisation de remèdes relève en effet de connaissances, car tout médecin a été formé, et ces remèdes peuvent réellement inverser le cours des choses, en sauvant parfois un mourant, ce qui traduit l’ironie de Machiavel qui ne partage pas cette pensée.

Il termine de dresser ce tableau fataliste de la condition prétendue des hommes par une phrase aux accents défaitistes : « il faut laisser gouverner le destin » (l.4). Il achève donc de décrire cette pensée à laquelle il s’oppose et qui dépossède les êtres humains de toute volonté et toute possibilité d’agir ; ils ne vivraient que dans un monde sans contingence, ballotés par les eaux de la fortune, d’après l’image qu’il utilise dans la seconde partie. Cette pensée est celle défendue par les stoïciens, qui voient le monde comme un tout, un Cosmos, régi par un ordre supérieur qui nous dépasse et qu’il ne nous appartient pas de remettre en cause, notre liberté résidant plutôt dans la façon dont nous recevons les évènements, l’état d’esprit que nous adoptons. Marc Aurèle le souligne dans ses Pensées pour moi-même : « Observe ce que la nature réclame de toi et fais-le, accepte-le, si ta nature d’être vivant ne doit pas en souffrir ». La nature, au sens de la physis, l’environnement dans son ensemble, comprend également pour les stoïciens le divin, si bien que l’ordre du monde semble effectivement dicté par des divinités.

Cependant, Machiavel affirme ensuite sa position face à cette conception, à savoir qu’elle serait illusoire, et aurait été engendrée principalement par l’incompréhension, la surprise et la perte de repères du fait de grands bouleversements, notamment politiques. [En effet, il rédige son ouvrage après avoir été banni de la vie politique et emprisonné, à la suite du retour au pouvoir des Médicis, dans la ville de Florence.] Il reconnaît l’attrait de cette pensée, puisqu’il a lui-même « été tenté en certaines circonstances de penser de cette manière » (l.6). Ce seraient donc les troubles psychologiques, provoqués par les émotions, qui mèneraient les hommes à se méprendre en croyant le sort du monde déterminé, et sûrement en quelque chose de néfaste ou de sinistre augure puisque le terme « destin » renvoie à la tragédie grecque [dans laquelle les humains sont soumis à des évènements prédéterminés dont ils ne peuvent inverser le cours].
Paradoxalement, pour de nombreux philosophes grecs, la maîtrise de ces troubles, l’ataraxie, la libération des passions, servait justement à ne pas se rebuter et à accepter son destin. Or Machiavel semble manifester une volonté de reprendre ce destin en mains, ce qui s’oppose à cette vision, ainsi qu’à celle de Spinoza, philosophe hollandais niant le libre arbitre, pour lequel les humains sont comparables à des pierres dévalant une pente sans pouvoir s’arrêter et sans connaître les causes de leur chute, thèse qu’il expose dans la Lettre 54 à Schuller.

Ainsi, dans cette première partie, Machiavel évoque-t-il une pensée fataliste à laquelle il s’oppose et qu’il présente comme trompeuse, provoquée en son temps notamment par la crainte et le doute lors de périodes troublées. Existe-t-il pourtant réellement un libre arbitre ? Les êtres humains ont-ils le pouvoir de dominer ou contrebalancer la part de hasard, de chance dans leur vie ?

Les hommes ont la possibilité de se gouverner, notamment grâce à leur libre arbitre qui est un moyen d’agir sur les choses.
Machiavel réduit considérablement le rôle de la fortune dans la détermination de l’individu et de ses actions, puisqu’elle n’en représente plus que « la moitié », et donne alors autant d’importance à l’être, qui en déterminerait la seconde moitié. Il tente ainsi de redonner aux hommes une volonté, un pouvoir d’action qui auraient été aliénés par la conception religieuse attribuant à Dieu tout pouvoir sur leur vie, ainsi que par les fatalistes, qui présentent toute action comme vaine. De même, dans Fight Club de David Fincher, le double de Jack, Tyler Durden, présente-t-il comme un devoir la nécessité de se révolter contre une société aliénante, qui broierait l’individu, réduit à un rouage dans une immense machine infernale, au profit du bénéfice financier. Machiavel, quant à lui, ne se révolte pas contre le même type d’entrave à la liberté individuelle, et n’invite pas à s’en libérer de façon violente et anarchiste comme le fait Tyler, mais sa revendication est toutefois similaire, puisqu’il présente les croyances de son époque, notamment inculquées voire imposées par la communauté religieuse et fermement inscrites dans la société et les mentalités, comme aliénantes pour l’être humain.

Par la suite, il décrit d’ailleurs la fortune soi-disant toute-puissante comme un fléau destructeur, un danger presque existentiel, qui menace directement la vie des hommes, en saccageant plaines et édifices. Il ne semble alors en effet pas souhaitable pour nous d’être soumis à ces aléas, si bien que la promesse de libre arbitre, d’une capacité pour les hommes de décider dans leur existence, apparaît comme salutaire. Sinon quoi, tous n’auraient plus qu’à fuir, constamment soumis à l’angoisse du destin sur lequel ils n’ont aucune prise. Cette notion d’angoisse dans l’existence est avancée plus tard par Kierkegaard, dans les Miettes philosophiques, qui, de même que Machiavel, accorde à l’existence une part de contingent, comme fondateur de l’existentialisme. Selon lui, l’homme vivrait sans cesse tiraillé par le doute, et la peur de prendre des décisions pour sa vie, le plongeant dans une angoisse presque paralysante, qu’il doit surmonter, en « sautant », métaphore de l’acte d’exister pleinement, notamment en prenant des décisions.

Machiavel, quant à lui, concède que le hasard représente une part de l’existence. En effet, notre naissance seule est déjà fruit du hasard, puisqu’il ne nous appartenait pas de décider où nous naîtrions et qui seraient nos parents. Il affirme cependant ensuite que les êtres humains peuvent se prémunir de la part de hasard sur laquelle ils ont prise, utilisant l’image d’une « digue », qui s’opposerait aux eaux destructrices que sont la chance et la malchance. Ainsi, il serait possible de contrer ces forces violentes, qui peuvent être maîtrisées si on les anticipe.
Cette réflexion peut être appliquée, au sein d’une société, à l’éducation. Comme le souligne Kierkegaard, la possibilité de faire des choix est intimidante. L’éducation, pourtant, peut armer les hommes afin qu’ils puissent faire des choix raisonnés, et éviter ainsi un déferlement de violence dû à leur trouble et leur incapacité à raisonner. Dans le contexte où Machiavel écrit son texte, à savoir un grand trouble dans la vie politique, il semble ainsi adresser au pouvoir un reproche, le rendant presque responsable de ce cataclysme. [Cela rappelle la notion de kairos chez les Grecs, du moment opportun, auquel il convient d’agir tant que les conditions sont favorables. Selon Machiavel, les périodes de paix sont donc des moments idéals pour agir, et ceux qui détiennent le pouvoir, en particulier, doivent être capables d’anticiper les évènements, pour prendre leurs dispositions et maintenir la stabilité de leur gouvernement.]

Enfin, il explicite sa pensée, nommant la vertu comme moyen d’expression du libre arbitre à opposer à la fortune. Le libre arbitre ne permettrait pas seulement aux hommes de se gouverner, mais également de gouverner, en déployant des moyens qu’ils ont de prendre prise sur les choses. Très concrètement, ils peuvent créer des institutions, des lois. Machiavel avance ainsi que ces créations doivent être fondées sur la vertu, c’est-à-dire des mœurs, des croyances collectives en ce qui représente le bien, et que cette vertu devrait prendre autant d’importance que les croyances religieuses ou crainte de la fortune.
De même, dans Du contrat social, Rousseau soutient qu’un contrat collectif pour fonder les règles de la société doit être à la base de cette vie commune, et qu’ainsi « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite [soit] liberté ». [Les hommes seraient alors soumis à une loi sur laquelle ils se sont accordés et, ayant pu choisir eux-mêmes les termes de cette loi, et accepter de s’y soumettre, ce serait une preuve de leur libre arbitre d’y obéir, plutôt qu’une contrainte. Le respect de cette loi devrait donc aboutir à un comportement moral des membres de la société, en accord avec la définition du bien et du mal dans la doxa. Or, selon Kant dans La Critique de la Raison pratique, la morale s’appuie sur la raison, et supporte l’épreuve de l’universalité. Cela laisse espérer que le contrat décrit par Rousseau puisse réellement exister, si tous pouvaient s’accorder sur ce qui est bien, ou moralement fondé.]

Finalement, Machiavel expose la croyance selon laquelle la vie des hommes serait entièrement régie par Dieu et la fortune, à laquelle il oppose que l’existence humaine est en partie menée par le libre arbitre. Ce libre arbitre permet de faire des choix, non seulement en ce qui concerne notre intériorité, mais également dans la vie politique. Les hommes peuvent ainsi mettre en place des moyens, comme instaurer des lois dictées par la vertu, pour se prémunir de coups du sort violents.