Les concepts de la philosophie

Le concept est l’outil principal de la philosophie. Il sert à définir une question, à distinguer les choses et à formuler les problèmes. Bref, à mettre la pensée en mouvement. Ce qui faisait dire à Gilles Deleuze que le philosophe est « un créateur de concepts ». Quand il ne les invente pas et qu’il utilise les notions communes, comme le bonheur ou la liberté, la vérité ou le temps, la raison ou la technique, c’est pour leur donner une signification nouvelle qui vient s’ajouter aux sens dont il était jusque-là porteur. De sorte que chaque concept, en même temps qu’il nous permet de saisir le réel par la raison, est un concentré de l’histoire de la pensée qui contient en lui toutes les interrogations du passé. S’ils peuvent parfois nous intimider, il est en réalité tout à fait possible de formuler clairement leurs diverses significations et d’inciter ainsi chacun à parcourir les pistes de réflexion qu’ils ouvrent. À vous de vous en saisir dans notre lexique, et qui sait, pris au jeu, d’en inventer de nouveaux.

Absolu
Dérivé du latin absolutus qui signifie « détaché » ou « achevé », et opposé à relatif, ce terme désigne ce qui a en soi-même sa raison d’être et qui n’a donc besoin d’aucune autre chose pour être conçu ou pour exister. Au Moyen Âge, l’adjectif « absolu » devient un substantif et s’écrit avec une majuscule pour parler de Dieu. L’Absolu est alors ce dont tout dépend. D’où son usage en politique pour désigner une monarchie au pouvoir sans limites. Le problème majeur que pose l’absolu est celui de sa connaissance possible, puisque l’homme, dont la science est limitée, n’y a pas vraiment accès. Malgré les efforts des philosophes allemands comme Fichte, Schelling ou Hegel pour le penser et y voir le fondement ou la totalité du savoir, il est considéré par la pensée scientifique contemporaine comme un synonyme d’inconnaissable ou de limite infranchissable.

Absurde
Du latin absurdus, tiré de ab et surdus (sourd) : « qui sonne faux », « dissonant ».  Se dit de ce qui est contraire à la raison, de ce qui n’a pas de sens. Ce terme est d’abord utilisé en logique pour désigner ce qui est contradictoire. Il sert à réfuter une assertion par « réduction à l’absurde » (quand elle se fonde implicitement sur une proposition fausse ou y aboutit) ou au contraire à prouver qu’une proposition est vraie parce que sa contradictoire est fausse. On parle alors de « démonstration par l’absurde ». Le mot a aussi un usage métaphysique. Schopenhauer fait reposer son pessimisme sur l’idée que le Vouloir-vivre n’a pas de sens. La pensée existentialiste chrétienne tire argument de ce non-sens pour séparer la foi de la raison, qu’elle juge orgueilleuse et limitée. Kierkegaard, reprenant Tertullien, affirme ainsi : credo quia absurdum (« Je crois parce que c’est absurde »). Les existentialistes athées voient, eux, dans le sentiment de l’absurde, à la fois l’expérience tragique de la contingence absolue du monde et de la solitude de l’homme, et, en même temps, l’occasion d’éprouver et de manifester sa liberté. C’est pourquoi Camus estime qu’au moment où il redescend chercher son rocher, « il faut imaginer Sisyphe heureux » en dépit de l’absurdité de sa tâche.

Beau
Opposé au laid, le beau est une catégorie esthétique fondamentale. À côté du bien et du vrai, il constitue l’un des trois concepts normatifs auxquels peuvent se ramener les jugements d’appréciation. Le problème majeur auquel se heurte le beau est celui du critère qui permet de l’attribuer à une œuvre d’art ou à la nature elle-même. Ce critère peut-il être universel et objectif ou relève-t-il toujours d’une impression particulière plaisante et désintéressée ? Si Augustin estimait que toute la Création est belle parce que, son auteur, Dieu, est lui-même nécessairement parfait, l’esthétique médiévale fait dépendre le beau de l’intégrité, de la juste proportion, de la clarté de ce qui est représenté. Mais la codification du beau est peu à peu contestée à l’âge moderne. Un « je-ne-sais-quoi » explique davantage ce qui séduit dans une œuvre. Kant estime que « le beau est ce qui plaît universellement sans concept ». C’est pour lui une impression produite par le libre jeu de l’imagination et de l’entendement. Aujourd’hui, le beau, concurrencé par le laid ou le banal, est de plus en plus relativisé. À l’âge démocratique, le jugement de goût semble dépendre de l’avis de chacun ce qui n’empêche pas certaines œuvres d’être jugées belles indépendamment des modes et des cultures nationales.

Bonheur
État de satisfaction intense et durable, distinct du plaisir qui est toujours bref, discontinu et partiel. Si chacun connaît des moments de plaisir, tous n’atteignent pas cette paix intérieure qu’est le bonheur. D’autant qu’être heureux peut dépendre de la bonne fortune (« bon-heur » provient du bon présage : bonum augurium), de la chance et pas seulement du mérite de celui qui cherche la félicité, voire la béatitude par effort et goût de la perfection. Considéré plus souvent comme un idéal que comme une réalité, le bonheur est pour les Grecs l’état ressenti par le sage qui, ayant épanoui toutes ses facultés, contemple et pratique le Bien. On appelle eudémonisme, une philosophie qui, comme celle d’Aristote, vise le bonheur et hédonisme, celle qui valorise le plaisir. Être heureux est alors à la fois un état psychologique et un devoir moral. Les penseurs du XVIIe siècle, Descartes ou Spinoza, appellent joie cette passion qui fortifie l’âme. Avec l’avènement de la démocratie, « le droit au bonheur », que les Américains ont inscrit dans leur Constitution, légitime la demande d’une certaine aisance matérielle que satisfait la société de consommation. Contre les plaisirs artificiels, la quête du bonheur se tourne désormais souvent vers la nature, l’authenticité d’une vie simple qui permet d’éprouver « le sentiment de l’existence » (Rousseau).

Comprendre
Du latin cum (« avec ») et prehensio (« saisir ») : saisir ensemble, embrasser par la pensée. Ce terme est utilisé d’abord en logique, particulièrement chez Aristote : la compréhension désigne l’ensemble des prédicats (ou attributs) d’un sujet et s’oppose à l’extension. Plus le nombre d’attributs est grand, plus le sujet est déterminé. La compréhension croît donc en raison inverse de l’extension. Le mot se retrouve aussi dans les sciences humaines où il se distingue de celui d’explication. Alors que le but des sciences physico-mathématiques est d’expliquer les phénomènes, la démarche des sciences humaines s’attache à comprendre le sens des actions humaines en interprétant leur finalité. Dans la philosophie allemande de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, cette approche par interpénétration psychique caractérise les théories allemandes dites de l’Einfühlung (empathie) dont Wilhelm Dilthey, Heinrich Rickert, Max Scheler, Max Weber ou Karl Jaspers sont les plus célèbres représentants. La psychanalyse existentielle de Sartre relève aussi de la compréhension en ce qu’elle veut rendre compte des actes par les fins que se fixe l’individu et non par un passé qui les déterminerait. Comprendre est enfin le propre de la méthode herméneutique qui, de Dilthey à Ricœur, privilégie la question du « pourquoi » sur celle du « comment » en intégrant l’explication comme une étape de la compréhension.

Concret
Du latin concretus (« épais », « compact »), dérivé de concrescere : « croître en s’agglomérant », « se solidifier ». Opposé à abstrait, le concret caractérise ce qui est considéré comme un objet réel et tangible. Cet objet peut être donné soit dans l’expérience externe du monde (il est alors connu par les sens), soit dans l’expérience interne du sujet (il est alors ressenti par émotion). Le propre du concret est d’être toujours vécu comme quelque chose de singulier de sorte qu’il appelle en général un travail d’abstraction pour être pensé. Mais, chez Hegel, philosophe dialectique, le concret n’est pas à opposer au concept, produit par l’entendement séparateur : il en est au contraire la réalisation achevée car, pour lui, la démarche philosophique, hostile aux généralités vides, doit ramener au concret. Pour l’existentialisme de Sartre, le concret désigne l’homme dans sa situation initiale, c’est-à-dire « jeté » dans le monde de manière contingente.

Contingence
Du latin contingentia : « ce qui arrive », « hasard ». Opposée à la nécessité, la contingence désigne la possibilité qu’une chose arrive ou n’arrive pas, ou encore qu’elle soit autrement qu’elle n’est. Dans l’Antiquité, la question de la contingence, corrélative de celle portant sur le hasard, apparaît notamment avec le problème dit des « futurs contingents » qui oppose ceux qui, comme Aristote, estiment que le futur des actions humaines est imprévisible et ceux qui, comme les stoïciens (et après eux Thomas d’Aquin ou Leibniz), croient au providentialisme. Dans la pensée contemporaine, la contingence est revendiquée par les existentialistes (Heidegger, Sartre) ou par la philosophie de l’absurde (représentée par Albert Camus). L’être y est présenté comme étant sans raison, sans nécessité, ce qui est à la fois source d’angoisse et de liberté. Pour la science, la contingence, qui semble défier la recherche de lois constantes, est néanmoins assumée par les partisans de l’indéterminisme (un événement n’obéit pas à une loi qui le rend prévisible) qui l’utilisent en particulier dans la physique quantique, comme le fait Heisenberg avec son « principe d’incertitude ».

Contradiction
Du latin contra (contre) et dicere (dire) : action de contredire. La contradiction est le fait de poser simultanément une affirmation et une négation. Formulé pour la première fois par Platon lorsqu’il dit dans la République qu’une toupie ne peut tourner en même temps dans un sens et dans un autre, la contradiction est au fondement de la logique d’Aristote : le principe de non-contradiction stipule qu’une chose ne peut à la fois être et n’être pas. La contradiction se distingue en outre de la simple opposition en ce qu’elle épuise les possibilités : ainsi, « blanc » et « non-blanc » sont contradictoires parce que le tiers est ici exclu : « Il n’y a pas d’intermédiaire » entre deux propositions contradictoires, dit Aristote. Chez Hegel, la contradiction est le moteur de la pensée et du réel, chaque chose devant passer dans son « autre » pour se réaliser, selon un mouvement dialectique qui veut que la synthèse soit le produit du dépassement de la thèse et de l’antithèse.

Culture
Dérivédu latin culturare (« cultiver la terre »), terme que Cicéron transfère à l’esprit en parlant le premier de cultura animi (« culture de l’âme »), la culture désigne soit l’activité par laquelle l’homme développe ses facultés en s’instruisant, soit le résultat collectif de cette activité : la culture définit alors l’ensemble des traditions, techniques et institutions qui caractérisent un groupe humain. Comme processus d’acquisition des savoirs, le mot « culture » est à rapprocher de ce que les Grecs nomment paideia (παιδεία, éducation des enfants) et que Cicéron traduit par humanitas, d’où l’on tirera l’expression « faire ses humanités », les humanités désignant en France depuis le Moyen Âge l’enseignement traditionnel. Cette conception de la culture comme apprentissage se retrouve dans la langue allemande, qui distingue la Bildung (« formation ») de la Kultur, force propre d’une civilisation. D’autre part, deux questions majeures animent les débats sur la culture telle que l’étudient l’anthropologie et l’ethnologie. Tout d’abord, celle du rapport à son opposé : la nature. Alors que Rousseau traçait une frontière nette entre l’homme naturel et l’homme civil, pour Marcel Mauss ou encore Maurice Merleau-Ponty, nature et culture ne peuvent plus être distinguées. Et ensuite, la question du relativisme : à l’idée de culture universelle s’oppose celle de la pluralité des cultures ; aux théories évolutionnistes véhiculées par l’expérience coloniale s’oppose la thèse chère à Lévi-Strauss et déjà présente chez Montaigne qu’il n’y a pas de culture supérieure. Objet de multiples conceptions radicalement opposées et enjeu idéologique majeur de la modernité (comme le démontreront dans le sang les totalitarismes du XXe siècle), à l’âge de la mondialisation – et des migrations massives –, la question de la culture prend un tour politique, autant du point de vue de sa substance que de la place à lui accorder dans l’espace public. De là, le sentiment d’acculturation (absorption d’une culture par une autre) est vécu par certains groupes comme une dangereuse menace pour leur identité, dont les fondements seraient en danger de disparition dans l’oubli et le remplacement des savoirs et des valeurs, tandis que d’autres soulignent que toute culture serait par définition mouvement et échanges permanents, garantie de sa richesse, de sa vitalité et de sa pertinence. Ainsi s’affrontent les penseurs libéraux, comme John Rawls, et les penseurs communautariens, comme Michael Walzer ou le Québecois Charles Taylor, partisan du multiculturalisme. En esthétique, la culture de masse décriée par l’École de Francfort (Theodor Adorno, Walter Benjamin) ou encore par Hannah Arendt – qui n’y voient qu’une sous-culture propre à la société de consommation, qui tendrait à inexorablement vider la culture de sa substance pour la démocratiser en la réduisant à un pur objet de divertissement et de consommation –, se voit au contraire valorisée par le courant dit pop’philosophie (Deleuze), au nom du refus de l’élitisme culturel.

Devenir
Verbe substantivé, le devenir désigne le fait d’être engagé dans un processus évolutif devant aboutir à un changement d’état. Il implique donc la notion de temps et la catégorie de la qualité. Facteur de la transformation permanente de la matière et des phénomènes, le problème qu’il pose à la pensée (comment saisir ce qui passe ?) est débattu dès l’origine de la philosophie : à Héraclite, partisan du mobilisme universel (« tout coule »), s’oppose Parménide, pour qui seul l’être, opposé au devenir, est pensable parce que stable. Le devenir se retrouve chez Aristote comme passage de la puissance à l’acte. Mais c’est avec l’émergence au XVIIIe siècle des premières philosophies de l’histoire, qu’elles soient cycliques ou linéaires, que cette notion est amenée à jouer un rôle majeur pour la pensée. Synthèse de l’être et du non-être, le devenir est pour Hegel ce qui fait de la contradiction le moteur de l’Histoire. Rendant possible tout mouvement dialectique, il alimente les théories évolutionnistes, les idéologies du progrès et la croyance aux « lendemains qui chantent » tout autant que celles, aujourd’hui, du catastrophisme écologique. Le devenir peut donc être à la fois ce qui conditionne l’espérance et ce qui suscite la crainte du futur.

Dialectique
Du grec dia- (« à travers ») et legein (« parler »), soit « parler à travers l’espace qui sépare les interlocuteurs », « dialoguer ». Ce terme, fortement polysémique, signifie d’abord chez Platon, d’une part, l’art du dialogue, d’autre part, l’art des divisions logiques qui permet de remonter du sensible à l’intelligible (dialectique ascendante) ou de retourner de l’intelligible au sensible  (dialectique descendante). Dévaluée par Aristote, qui la réserve aux raisonnements sur les opinions seulement probables, puis plus tard par Kant, qui fait de la dialectique transcendantale une logique de l’illusion, elle devient essentielle chez Hegel, qui y voit le mouvement même de la pensée et du réel : la dialectique est ce « travail du négatif » qui fait que toute chose doit être niée en « passant dans son autre » (son antithèse) pour se réaliser. Si le grain ne meurt, il n’y aura pas de fruit. Ce sens est repris par Marx pour justifier la révolution et la dictature du prolétariat et par les penseurs néomarxistes du XXe siècle comme Sartre, auteur d’une Critique de la raison dialectique ,ou comme ceux de l’École de Francfort (La Dialectique de la raison). On le retrouve aussi chez Bachelard pour expliquer le progrès des sciences. D’une manière générale, la dialectique est considérée comme une mise en forme efficace de la pensée parce qu’elle rend le débat contradictoire fertile. Depuis Victor Cousin, ami de Hegel, et ministre de l’Instruction publique, elle est recommandée pour disserter. « Une contradiction non dialectique, voilà le tragique », disait Paul Ricœur.

Dualisme
Se dit de toute doctrine qui admet deux principes ou réalités irréductibles et indépendantes. En philosophie, on distingue par exemple le sensible et l’intelligible, la nature et la grâce, la matière et l’esprit, le Bien et le Mal… Opposé au monisme, comme celui exprimé par Parménide – qui estime que « même chose sont l’être et la pensée » – ou de Spinoza – qui identifie Dieu et la Nature –, le dualisme est souvent considéré comme une faiblesse dans un système philosophique, parce qu’il semble prouver l’incapacité de penser la relation entre les deux termes opposés. Mais cette difficulté peut être aussi comprise comme l’humble aveu de la finitude des limites de la connaissance humaine. Ainsi le problème du dualisme de l’âme et du corps chez Descartes a été l’objet de nombreuses critiques sans pour autant trouver de solution satisfaisante comme en témoigne les débats sur le mind/body problem au XXe siècle.

Durée
Dérivé du latin durare (« durcir »), la durée désigne la permanence dans l’être, l’écoulement continu du temps ou encore l’intervalle qui sépare deux moments, la période pendant laquelle a lieu un événement, un phénomène ou une action. Ellepeut aussi désigner la longévité du vivant, la résistance des choses. Le problème majeur que pose cette notion est de savoir si elle relève de la seule expérience subjective ou pas. Les rationalistes (Descartes, Spinoza, Leibniz) tendent à lui accorder une valeur objective, et à faire du temps le moyen de la mesurer. Chez Kant, elle est la détermination temporelle de ce qui est permanent dans l’existence des choses. En revanche, pour Bergson – qui en fait un concept majeur de sa philosophie –, la durée, qualitative et hétérogène, s’oppose au temps homogène et mesurable de la science. C’est une donnée immédiate de la conscience, une succession pure et un enrichissement constant. Appréhendée dans la seule vie de l’esprit, elle n’est accessible que par une intuition métaphysique. S’appuyant sur la théorie de la relativité d’Einstein, qui fait du temps une variable de l’espace, Gaston Bachelard s’oppose à cette mystique bergsonienne du continu qui sépare la durée et le temps. Pour lui, « la durée n’est qu’un nombre dont l’unité est l’instant ». Mais elle n’est pas tant discontinue que dialectique, rythmée, ondulante, comme l’est la matière elle-même pour le nouvel esprit scientifique du XXe siècle.

En-soi
Par opposition au « pour soi » ou au « pour nous », l’en-soi désigne ce qu’est une chose en elle-même. Chez les scolastiques, l’en-soi se confond avec la substance (qui est dite ens per se). Pour Kant, à la différence du phénomène, réalité sensible accessible à la science, l’en-soi, appelé « noumène », est inconnaissable mais objet de spéculations pour la raison. Hegel pour sa part fait de l’en-soi (an sich) le début et la fin du mouvement de l’Esprit qui est d’abord seulement « pour nous » mais qui finit par coïncider parfaitement avec lui-même lorsqu’il a parcouru toutes les étapes de son éveil, ne laissant rien en dehors de lui : il devient « en-soi-pour-soi » quand il découvre que « la substance est sujet ». Il définit donc l’Absolu. Chez Sartre enfin, l’en-soi désigne le monde des choses physiques en tant qu’elles ont une essence, qu’elles sont plein d’être. Tel est le cas du cendrier mais pas de l’homme qui n’a pas d’essence prédéterminée et qui est donc manque d’être. L’en-soi se présente alors comme une tentation permanente pour l’homme de renoncer à son pour-soi, c’est-à-dire à sa liberté, en se chosifiant sous le regard des autres.

Entendement
Du latin intendere : « tendre vers », « prêter attention ». Mot préféré à celui d’intellect à partir de Descartes, l’entendement désigne la faculté de comprendre, d’apercevoir, de saisir l’intelligible par opposition aux sensations. Il se distingue de l’imagination – faculté qui requiert l’âme et le corps, et pas seulement l’âme – et de la volonté – faculté de se déterminer. Si les cartésiens confondent volontiers l’entendement et la raison, Kant les distingue radicalement : l’entendement (Verstand) est la faculté des règles et des concepts qui permet d’ordonner les données sensibles en leur appliquant des catégories. En unifiant le divers, l’entendement rend les phénomènes scientifiquement connaissables. La raison (Vernunft), elle, est la faculté des principes et des idées qui permet de spéculer sur ce qui n’est pas donné mais sans aboutir à des certitudes de nature scientifique.   

Essence
Du grec ousia puis du latin essentia tiré de esse (« être »). L’essence désigne ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est, indépendamment de ce qui lui arrive sans modifier fondamentalement sa nature. L’essence s’oppose donc à l’accident. Stables, les essences (ouisiai) sont chez Platon ce qui donne aux Formes ou Idées (eidè) leur caractère réel et éternel. Le terme désigne chez Aristote tantôt l’individu ou la substance, tantôt le genre auquel l’individu appartient. Deux problèmes majeurs relatifs à l’essence ont marqué l’histoire de la philosophie : d’abord, celui de ses déterminations (sont-elles contenues dans l’essence ou dans l’esprit qui l’appréhende ?) – objet d’un vif débat au Moyen Âge, appelé querelle des universaux –, ensuite celui de son rapport à l’existence (celle-ci est-elle première ou seconde par rapport à l’essence ?). Pour les essentialistes, comme Avicenne, l’essence précède l’existence et se déduit d’elle tandis que pour l’existentialisme, en particulier celui de Sartre, l’existence précède l’essence, l’homme étant libre de se définir : il est ce qu’il se fait être.

État
Du latin status (dérivé de stare, « se tenir immobile ») : ce qui est institué. L’État, qu’on aura soin d’écrire avec une majuscule, est une notion proprement politique qui désigne l’autorité la plus haute pour organiser et gérer le « vivre ensemble ». L’État se distingue ainsi de la société, à laquelle il impose son arbitrage lorsque des conflits apparaissent entre les intérêts privés. Détenteur de la force (policière et militaire), l’État peut se définir, selon Weber, comme l’instance qui possède « le monopole de la violence légitime ». Cette force s’exerce sur un territoire,ou à partir d’un territoire, lorsque l’État déclare la guerre à un autre État. Ce territoire peut regrouper plusieurs nations (ce fut le cas de l’Empire austro-hongrois). Il ne faut donc pas réduire l’État à la nation. Historiquement, on ne parle d’État qu’à partir de la fin du XVe siècle. La philosophie antique ne connaît que la cité (polis en grec, d’où le mot : politique), dont les membres vivent sous une même constitution (politeïa). Le passage de la cité à l’État se signale par l’idée que l’État est artificiel et non pas naturel : il est le produit d’une volonté qui se soumet, par contrat, à une autorité censée lui garantir avant toute chose la sécurité et souvent la liberté, voire le bonheur (on parle alors d’État-providence). Mais cet idéal est souvent trahi par les gouvernants, qui, à l’extrême, exercent un contrôle sans limite sur les citoyens et leur conscience. On parle alors au XXe siècle non plus de tyrannie mais de totalitarisme. D’où la méfiance de certains à l’égard de l’État et son rejet, radical dans le cas de l’anarchisme ou progressif dans le projet marxiste.

Être
Du grec einai et du latin esse.Être est d’abord un verbe prédicatif qui permet de rapporter un attribut à un sujet. C’est en étudiant les sens de ce verbe dans l’usage de la langue grecque (comme « Socrate est blanc », « Socrateest assis », …) qu’Aristote dégage les dix catégories qui servent de base à sa logique (comme la qualité, la position…). En tant que verbe substantivé, l’être est l’objet d’une discipline spécifique : l’ontologie, qui inaugure la réflexion métaphysique. Initiée par Parménide, qui affirme que « l’être est » et que « le non-être n’est pas », cette science problématique – parce que son objet est trop universel pour être défini – est approfondie par Aristote qui soutient qu’« il y a une science de l’être en tant qu’être » et que « l’être se dit de multiples façons » (Métaphysique). Occasion d’une multitude de débats comme, au Moyen Âge, celui qui oppose Thomas d’Aquin à Duns Scot sur l’être de Dieu (est-il différent de l’être des choses ?), l’interrogation sur l’être est centrale chez Heidegger pour qui la question : « Pourquoi y a –t-il quelque chose plutôt que rien ? » est la plus fondamentale de la philosophie. « L’oubli de l’être » caractérise, selon lui, la domination actuelle de la technique sur la pensée.

Fait
Du latin factum : action, fait. Ce qui existe réellement, indépendamment du sujet qui le connaît ou le pense. Le fait s’oppose donc à la représentation, la fiction, l’illusion. L’usage de ce terme est multiple. En épistémologie, on estime que le fait n’est pas une donnée brute de la nature mais le produit d’une élaboration savante. Ainsi Bachelard affirme-t-il que « Rien n’est donné, tout est construit ». En morale, on distingue le droit (de jure) et le fait (de facto) pour dire que les faits ne doivent pas dicter les valeurs. Ainsi de ce que les hommes ne sont pas égaux en fait, on ne doit pas tirer argument pour dire qu’ils ne doivent pas l’être en droit. En histoire, le fait est ce que l’historien cherche à décrire objectivement. Il garantit la valeur scientifique de son travail. Difficile à identifier, à compter et, le cas échéant, à dissocier de l’opinion de celui qui l’affirme ou cherche à l’établir, le fait reste une notion problématique en philosophie – comme en témoigne l’usage du terme chez Wittgenstein, qui y voit à la fois l’élément le plus simple auquel l’analyse peut aboutir et en même temps une connexion d’objets.

Finalité
Caractère de ce qui tend vers un but par adaptation des moyens à la fin visée. Objet de la téléologie (de téléos, « but »), la finalité est un concept majeur de la philosophie d’Aristote qui en observe la manifestation dans l’étude des êtres vivants. Convaincu que « la nature ne fait rien en vain », Aristote étend le finalisme aux objets physiques (pour lui, les éléments tendent volontairement vers leur « lieu propre » : la pierre vers le bas et donc la terre, le feu vers le haut et donc le ciel…). Cette extension est critiquée au XVIIe siècle par les partisans du mécanisme (Galilée, Descartes). Elle est reprise et précisée par Kant qui distingue la « finalité interne » à l’œuvre dans les êtres vivants de la « finalité externe » par quoi une chose dans la nature sert de moyen à une autre. Quant aux œuvres d’art, si elles ont bien pour fin une satisfaction, celle-ci est désintéressée. Le beau peut donc se définir comme visant paradoxalement « une finalité sans fin ». D’une manière générale, la finalité heurte l’esprit scientifique qui y voit une projection des désirs de l’homme. Pourtant, elle semble incontournable pour rendre compte des phénomènes du vivant (l’œil est fait pour voir).

Finitude
Néologisme tardif (il n’apparaît qu’en 1920) pour désigner le caractère « fini », limité de la condition humaine.Cette limitation est temporelle et cognitive : la finitude de l’homme vient de ce qu’il n’est ni immortel ni omniscient. Chez les Grecs, elle enjoint à limiter ses désirs (épicurisme) et à accepter son sort (stoïcisme). La limitation de l’extension possible de nos connaissances est particulièrement étudiée par Kant grâce à sa méthode critique (du grec krinei, « circonscrire ») qui permet d’établir que les propositions métaphysiques restent problématiques pour l’homme, c’est-à-dire inaccessibles à la science. Mais les bornes de la connaissance servent paradoxalement à rendre la morale possible en la conditionnant. Si elle peut être vécue comme tragique (chez Cioran, par exemple), la prise de conscience de notre finitude est aussi une invitation à l’humilité et à la sagesse : « L’homme est grand en ce qu’il se connait misérable », écrit Pascal. Pour l’existentialisme athée, en particulier celui de Heidegger, l’être-pour-la-mort que nous sommes conditionne notre ouverture au monde et rend l’interrogation sur l’être possible.

Force
Tiré du latin vis, la force, opposée à la faiblesse, désigne de manière générale le pouvoir d’agir. Elle est le principe ou la condition de l’action, l’asthénie (absence de force) empêchant le sujet de fournir le moindre effort susceptible de modifier le réel. Ce terme est utilisé en métaphysique, où il définit la substance (chez Leibniz), et en physique, où il désigne toute cause modifiant l’inertie ou le mouvement d’un corps. Le passage – avec Newton – de la mécanique à la dynamique fait de la force, produit de la masse par l’accélération, un concept majeur pour comprendre les lois de l’univers. Parce que son intensité est calculable, elle sert aussi la technique, parfois au détriment du bonheur de l’homme, comme le voit Marx dans son analyse de la force de travail exploitée par le système capitaliste. En morale, la force d’âme repose sur l’énergie que l’individu met au service de son action. Pour Descartes, elle est ce qui rend possible la fermeté des choix, la résolution. En politique, la force, couplée à la ruse, fait, selon Machiavel, la vertu du Prince. Nécessaire à la guerre, elle est pour Simone Weil, qui voit dans l’Iliade d’Homère un poème de la force, ce qui mène au malheur. En droit, elle est l’auxiliaire nécessaire de la loi, qui sans elle ne serait pas respectée. Et si, pour Max Weber, seul l’État a le « monopole de la violence légitime » au sens de l’usage de la force physique, le recours à celle-ci est néanmoins considéré comme un échec pour établir un règne du droit, idéal des sociétés démocratiques.

Forme
Du latin forma : ensemble des traits extérieurs qui permettent la reconnaissance d’un objet. En philosophie, le mot, écrit avec une majuscule, désigne chez Platon les Idées en tant qu’elles sont éternelles et immuables. N’appartenant pas au monde sensible, les Formes sont dites « intelligibles ». Chez Aristote, la forme, distinguée de la matière, est la cause première et le principe d’unité d’un être, mais elle n’existe pas à l’état séparé comme chez Platon. L’hylémorphisme – terme tiré du grec : hylè (« matière ») et morphè (« forme ») – conditionne les propriétés des corps et donc leur essence. La forme désigne aussi pour Aristote un enchaînement logique indépendamment de son contenu. Un raisonnement peut ainsi être vrai formellement mais faux matériellement. Chez Kant, la forme désigne le cadre a priori de l’intuition : tout phénomène apparaît nécessairement dans l’espace et le temps. Au XXe siècle, la psychologie de la forme issue de la Gestalttheorie allemande soutient que la perception s’organise toujours relativement à des ensembles et non à partir d’éléments séparés, et ce pour des raisons pratiques. 

Idéal
Du grec eidos : « forme », « idée ».Comme adjectif substantivé, ceterme désigne à la fois l’accomplissement parfait d’une idée, et ce qui n’existe que dans la pensée ou dans l’esprit (l’idéal, parfois appelé « l’idéel », s’oppose alors au réel). C’est donc un modèle, un but à atteindre ou une norme à suivre. Chez Kant, l’idéal, bien qu’impossible à réaliser, guide la raison qui le réclame pour agir et juger. L’idée de vertu, par exemple, a pour idéal le sage stoïcien. L’idéal est, plus généralement, l’archétype de ce qui doit être imité, c’est pourquoi on le retrouve en esthétique et en morale. Pour Hegel, l’idéal qualifie non pas l’inaccessible mais ce qui se réalise dans l’histoire, ce pourquoi la philosophie hégélienne est qualifiée d’idéaliste. En psychanalyse, « l’idéal du moi » désigne le modèle auquel l’enfant essaye de se conformer. Il est bien souvent une image intériorisée de la figure du père et renommé « surmoi ».

Idée
Du latin idea, issu du grec eidos : « idée », « forme ». Représentation mentale d’un objet de pensée. Chez Platon, l’Idée, avec une majuscule, est ce qui appartient au monde de l’intelligible et qui seule possède la perfection éternelle et la réalité absolue. Le sage est celui qui parvient à contempler les Idées de Beau, de Vrai et de Bien. Avec les philosophies du sujet se pose le problème de l’origine des idées. Innées pour Descartes lorsqu’elles portent sur des vérités éternelles, elles sont issues de l’expérience pour Hobbes, Locke ou Hume, qui les définit comme des « images effacées des impressions ». Avec Kant, l’idée se distingue du concept en ce qu’elle est inconnaissable, parce que sans objet empirique correspondant. Produite par la raison, elle est nécessaire pour nous guider moralement. Hegel l’absolutise et la définit comme « unité de l’existence et du concept », c’est-à-dire comme rationalisation de tout ce qui est réel et réalisation de tout ce qui rationnel. Ce terme, qui finalement a un usage assez flottant, se retrouve aujourd’hui davantage dans la psychologie qui distingue les idées générales (par exemple celle d’oiseau), fondées par abstraction à partir de l’expérience, et les idées universelles (comme celle du triangle), élaborées par leur seule définition.    

Identité
Tiré du latin idem, « qui est le même ». Caractère de ce qui est semblable à soi-même, ou qui ne présente qu’une seule réalité malgré des approches différentes. Cette notion apparaît d’abord en logique : le « principe d’identité » (qui veut que A = A) est à la base de tout raisonnement valide. Bien qu’anticipée, dès l’Antiquité, avec le problème du bateau de Thésée évoqué par Plutarque (est-il le même si, durant son long séjour en mer, on remplace toutes ses parties avant qu’il ne rentre au port ?), la question de l’identité subjective devient philosophique au XVIIe siècle avec Locke et Leibniz, le premier la fondant sur la conscience et la mémoire, le second sur l’inconscient mais aussi sur « le principe des indiscernables » qui veut que Dieu ne crée jamais deux fois la même chose et donc que tout être diffère des autres non seulement numériquement mais aussi qualitativement. Métaphysique, psychologique, cette notion se retrouve aussi en politique où l’on s’interroge depuis les révolutions démocratiques du XVIIIe siècle et l’émergence des États-nations sur ce qui fait l’identité d’un peuple, problème renouvelé aujourd’hui par le débat qui oppose le libéralisme au communautarisme. Ricœur croise ces différentes approches : « l’identité narrative » qui permet à l’individu, en se racontant, d’élever son « identité idem » (caractère, habitudes, signes extérieurs reconnaissables) à son « identité ipsé » (choix assumés) et de devenir une personne, vaut aussi pour les peuples qui, faisant mémoire de leur histoire ou l’oubliant plus ou moins volontairement, construisent leur propre destin.

Illusion
Du latin illudere (« se jouer de », « se moquer »). Perception erronée du monde extérieur ou de ses propres états internes, l’illusion est une croyance fausse. Le propre de l’illusion est d’être incorrigible, ce qui la distingue de l’erreur. Ainsi, vu depuis la terre, le soleil paraît toujours petit. Chez Platon, le monde sensible n’est qu’illusion. Pour Descartes, l’expérience de l’illusion est ce qui justifie l’exercice du doute jusqu’à la découverte du cogito. Chez Kant, l’illusion transcendantale désigne la tendance irrépressible de la raison à croire que les idées métaphysiques sont démontrables scientifiquement et que l’on peut donc connaître les choses en soi. Néanmoins, si elle est trompeuse, l’illusion peut être aussi utile. Ainsi Bergson considère-t-il que la « fonction fabulatrice » qui consiste à « créer des personnages dont nous nous racontons à nous-mêmes l’histoire » est au fondement des religions primitives, tandis que Freud, dans L’Avenir d’une illusion (1927), montre que si la croyance religieuse n’est qu’illusion, celle-ci permet de supporter la frustration d’être mortel : elle satisfait donc un désir. Chez Sartre, elle s’apparente à la mauvaise foi et témoigne, indirectement, de notre liberté. En esthétique, l’illusion est source de plaisir, comme en témoigne l’agrément ressenti à la vue d’un « trompe-l’œil ».

Immanence
Du latin in- (« dans ») et manere (« rester ») : « rester à l’intérieur », « demeurer en ». Opposée à la transcendance, l’immanence caractérise ce qui est intérieur à un être ou à une pensée.Elle est la qualité de ce qui commence et finit dans l’agent. Objet de vifs débats dans l’Antiquité et au Moyen Âge pour savoir si le Logos des stoïciens ou le Dieu chrétien est immanent au monde et à la conscience, la théorie de l’immanence s’est peu à peu imposée dans la philosophie. Spinoza en écrivant « Dieu ou la nature » est lu comme un partisan du panthéisme (qui veut que Dieu soit présent en toute chose), idée que Goethe reprendra et à laquelle adhéreront les romantiques allemands. En la liant au devenir, Hegel décrit l’immanence de l’esprit dans l’odyssée de la conscience, tandis que la montée de l’athéisme au XIXe siècle aboutit, avec « la mort de Dieu » nietzschéenne, à une critique radicale de toute transcendance ou à une spiritualisation de l’immanence, comme on le voit chez Bergson. Le refus des abstractions conduit à dégager un « principe d’immanence » selon lequel « tout est dans tout » (Sartre). À l’extrême, le rejet du sujet et de la finalité justifie, selon Deleuze, qu’on place tous les concepts et toutes les valeurs sur un même « plan d’immanence » en les reliant « horizontalement » dans un réseau de pensées plutôt qu’en les fondant « verticalement » à partir d’une origine transcendante.

Impératif
Alors qu’en grammaire cet adjectif substantivé désigne un mode exprimant un ordre, un souhait ou une défense, il acquiert un sens spécifique en philosophie morale. Concept essentiel de l’éthique déontologique, l’impératif est chez Kant un commandement de la raison pratique. Dans Les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant distingue l’impératif hypothétique, qui subordonne l’ordre à une fin possible ou souhaitée, de l’impératif catégorique, qui est inconditionnel et dont la formulation la plus simple est : « Agis toujours de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ton action soit considérée en même temps comme une loi universelle. » L’impératif, souvent critiqué pour sa rigidité (Benjamin Constant) ou l’impossibilité de l’appliquer (Hegel) reçoit une formulation nouvelle chez Jonas, penseur de l’écologie : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. »

Intentionnalité
De intentio, « tendre vers », « viser ». D’origine scolastique où il désigne essentiellement un acte de la volonté, cemot est surtout associé à la phénoménologie inventée par Husserl qui l’emprunte au psychologue Franz Brentano (1838-1917) : l’intentionnalité y est définie comme le fait que « toute conscience est conscience de quelque chose », c’est-à-dire qu’elle vise toujours un objet de pensée (nommé cogitatum) et qu’elle porte cet objet en elle-même. Ce concept permet de redéfinir la conscience comme n’étant pas une substance (comme le veut Descartes) mais un vécu dont le propre est de donner une signification aux objets vers lesquels elle se projette. Étudier les différentes formes de vécus intentionnels est l’une des tâches majeures que se donne la phénoménologie. L’usage du terme se retrouve dans « la philosophie de l’esprit » (philosophy of mind) anglo-saxonne qui s’interroge sur nos représentations et nos actes mentaux, et en particulier sur le sens que nous attribuons aux mots lorsque nous pensons.

Ironie
Du grec eirôneia (ειρωνεία) : action d’interroger en feignant l’ignorance. Figure de rhétorique par laquelle on dit le contraire de ce que l’on veut faire comprendre. En philosophie, l’ironie est, pour Socrate, un instrument qui permet de déstabiliser son adversaire en l’interrogeant. Les cyniques l’utilisent à outrance. Chez Voltaire, elle est une moquerie qui sert à dénoncer toutes les injustices de son temps. Les romantiques y voient une manière de s’éloigner de l’illusion du réel et d’absolutiser le moi pour recréer le monde. Kierkegaard, qui consacre sa thèse au concept d’ironie, fait de « l’ironie de l’histoire » un argument contre l’idée hégélienne que tout ce qui est réel est rationnel. Pour Sartre, l’ironie, dans un même acte, anéantit ce qu’elle affirme : elle donne à croire pour n’être pas crue. C’est une attitude négative permanente. Jankélévitch la décrit tantôt comme une « bonne conscience ludique », tantôt comme ce qui détruit beaucoup d’illusions consolantes lorsqu’elle se fait sarcastique. Elle est sérieuse mais à un second degré. Critique, servant à ébranler les certitudes, l’ironie dévoile toujours un manque de connaissance ou une attitude défaillante par rapport à l’existence.

Justice
Issue du latin jus, juris (qui donne l’adjectif « juridique » et le nom « juriste»), la justice semble renvoyer d’emblée au domaine du droit. Mais, contrairement au droit qui n’exige qu’une obéissance extérieure à des règles en vigueur dans une société donnée, la justice est aussi une catégorie morale : elle est chez les Anciens une vertu si bien que celui qui rend justice (par exemple Salomon dans son célèbre jugement) est considéré comme juste. Le sens de la justice n’est cependant pas réservé à quelques-uns, car nous sommes tous révoltés devant une situation d’injustice. C’est pourquoi la justice est aussi un sentiment. Cette unanimité se perd cependant quand nous passons de la morale au droit car les règles de justice sont variables suivant les pays et les coutumes, comme le déplore Pascal, si bien que ce qui est légitime (c’est-à-dire conforme à un idéal de justice) n’est pas toujours légal (autrement dit : inscrit dans un code juridique). On doit enfin distinguer la justice sociale, qui consiste à rendre à chacun ce qui est le sien (selon son mérite ou selon ses besoins), de la justice pénale, qui est, par l’intervention d’un tiers (le juge), ce qui arrête l’esprit de vengeance en déterminant publiquement si l’accusé est coupable (et donc le plaignant victime) et, le cas échéant, quelle sanction permettra, à terme, son éventuelle réinsertion dans la société. La loi étant souvent qualifiée d’aveugle, elle doit être appliquée avec équité et en conscience, comme le réclame Voltaire.

Liberté
La liberté est en général l’objet d’une triple analyse. C’est d’abord une notion métaphysique. Il s’agit alors de savoir si l’homme est libre ou déterminé par des contraintes qu’il ne maîtrise pas. S’il est la cause première de ses choix, on dit qu’il possède un libre-arbitre (aussi appelé liberté d’indifférence). Mais un tel pouvoir – qu’il ne faut pas confondre avec une volonté capricieuse, sujette aux élans pulsionnels – est difficilement démontrable et semble déroger aux lois de la nature qui reposent sur un déterminisme strict dont l’acceptation relèverait cependant du fatalisme. C’est ensuite une notion morale. Pour Kant, la liberté, ne pouvant être démontrée, doit néanmoins être postulée afin que la morale soit possible. En effet, seul un être libre peut choisir entre le Bien et le Mal, car, pour devoir, il faut d’abord pouvoir. Réciproquement, selon Kant, seul un être moral peut être libre : la liberté est alors synonyme d’autonomie. A contrario, celui qui veut jouir sans contrainte morale est appelé libertin.C’est enfin une notion politique. On oppose ici le citoyen libre (appelé d’ailleurs en latin : liber, d’où vient le mot « liberté ») à l’esclave. Lorsque l’État exerce peu de contraintes sur l’individu, on parle d’un État libéral. Si l’individu estime que les lois sont trop contraignantes et empêchent l’exercice de sa liberté (qu’elles sont liberticides), il lui arrive de contester l’État sous toutes ses formes. Un tel individu est dit alors libertaire ou anarchiste.

Libre arbitre
Du latin liberum arbitrium, contraction de « libre arbitre de la volonté », de « pouvoir d’agir à sa guise ». Ce terme désigne à la fois l’indétermination de la volonté placée en face d’un choix (ce qu’on appelle liberté d’indifférence) et le pouvoir de la volonté d’agir comme cause première. Ce concept est forgé par Augustin pour dire que l’homme est seul responsable du péché et qu’il n’y a pas de cause du mal en Dieu. Buridan, théologien du XIVe siècle, par son célèbre exemple de l’âne (qui placé entre un seau d’eau et un seau d’avoine mourrait faute de pouvoir se déterminer à choisir), en fait, parmi les créatures, le propre de l’homme, image de Dieu. Descartes nuance cette thèse en estimant que le libre-arbitre est le plus bas degré de la liberté parce qu’il n’est pas éclairé par la raison qui permettrait de guider le choix. Chez Spinoza, le libre-arbitre n’est qu’une illusion, car l’homme n’est pas dans la nature « un empire dans un empire » (Éthique). Opposé au déterminisme, le libre-arbitre est interrogé aujourd’hui par les neurosciences. Jusqu’à quel point l’homme peut-il être maître et conscient des motivations qui déterminent ses choix ?

Mal
Opposé au Bien, le Mal désigne tout ce qui blesse l’individu et fait obstacle au bonheur. Pour démêler ce que ce terme se plaît malignement à confondre, on distingue : le mal métaphysique lié à l’imperfection, à la mortalité, à la finitude de l’homme ; le mal physique, qui implique souffrance et qui, sauf masochisme, est toujours subi ; et le mal moral, qui renvoie à la faute, au péché et qui est un mal commis. Sous l’influence de la théologie qui, avec Augustin et en opposition aux manichéens, conteste l’existence d’un principe du Mal parce que la Création est nécessairement bonne, les philosophes ont d’abord cherché à le penser en le relativisant. Ainsi, pour Leibniz, tout mal est un moindre mal qui se justifie dans une harmonie préétablie ; pour Spinoza, c’est seulement un mauvais rapport entre deux modes ; pour Kant, c’est un penchant auquel nul n’échappe mais qui ne ruine pas notre prédisposition au Bien ; pour Hegel, il s’agit du moment négatif d’un mouvement dialectique ; pour Nietzsche, d’une construction sémantique voulue par les faibles… Mais les figures multiples du mal, souvent imprévisibles (comme en atteste ce que Arendt appelle la « banalisation du mal » dans les systèmes totalitaires), ne font pas système, et par là, résistent à leur rationalisation. Le mal peut alors être défini comme « l’injustifiable », comme l’écart irréductible entre l’être et le devoir être. Scandale pour la pensée, défi pour la philosophie, l’expérience du mal incite moins, selon Paul Ricœur, à poser la question « d’où vient le mal ? », question finalement sans réponse ultime, qu’à se demander comment agir contre lui, car le mal n’a besoin que de notre inaction pour prospérer.

Mélancolie
Du latin melancholia, issu du grec : melas (noir), kholè (bile) : bile noire. Ce terme désigne originellement, selon la médecine hippocratique, un trouble des humeurs. Dans l’Antiquité, la nature inconstante du mélancolique mordu par la bile noire, reconnaissable par son teint cireux, n’est pas que négative. Pour l’un des Pseudo-Aristote, le génie serait mélancolique. Cette tristesse de l’âme cacherait donc un élan créateur. Le peintre Dürer, auteur d’une célèbre gravure, Melancholia I, montrant un ange lassé de résoudre un problème mathématique, prétendait être atteint de cette maladie sacrée que Hugo définira comme « le bonheur d’être triste ». Pour Kierkegaard, la mélancolie est « le péché de ne pas vouloir », et résulte d’une conception « esthétique » (entendre : idéaliste, mais orientée par des désirs superficiels) de la vie qui ne peut mener qu’à l’insatisfaction. Pour la psychanalyse, la mélancolie perd toute valeur positive : elle est une affection grave, dominée par la pulsion de mort, la dévalorisation de soi, voire l’auto-agression, qui peut mener de la dépression au suicide. Distinguée de la nostalgie, elle est selon Cioran, un « ennui raffiné » vécu par celui qui ne se sent pas appartenir au monde.

Moi
En psychologie, le Moi définit la conscience humaine en tant qu’elle s’expérimente elle-même. Saisi empiriquement à travers les expériences de la vie, pour Montaigne qui s’épie, se « goûte » et se « love » en lui-même, chez Descartes, le « je » acquiert avec la découverte du cogito une dimension métaphysique – le Moi étant alors identifié à la substance pensante. Le débat philosophique qui en découle porte sur la réalité du Moi et sa connaissance possible : source de l’identité pour Locke, introuvable pour Hume, pure illusion grammaticale pour Nietzsche, il constitue au contraire pour l’idéalisme subjectif de Kant, la condition de possibilité de toute connaissance (le « Je transcendantal »), bien que lui-même inconnaissable. Fichte, héritier de Kant, fait du Moi et du Non-Moi connu seulement par l’agir, les bases de son système. L’anarchiste Marx Stirner exalte le Moi comme valeur absolue et affirme : « Au-dessus de moi, il n’y a que moi ». En psychanalyse, le Moi (Ich) désigne l’adaptation de l’individu à la réalité, tâche d’autant plus difficile que le Moi doit gérer le conflit entre deux tyrans très puissants : le Ça, pôle pulsionnel de la personnalité, et le Surmoi, idéal du Moi, héritier du complexe d’Œdipe et pôle moral du sujet.

Morale
Discipline pratique qui dit ce qui est bien ou mal en matière de conduite. La morale est en général prescriptive (elle oblige, recommande ou interdit) et normative (elle inspire nos jugements de valeurs en proposant des règles ou des maximes de conduite). Bien qu’originellement équivalentes, la philosophie a différencié progressivement la morale et l’éthique en leur conférant une connotation presque opposée : la morale, souvent confondue avec le moralisme, a de plus en plus été jugée négativement (tout particulièrement chez Nietzsche), tandis que l’éthique, davantage présentée comme une science, a eu tendance à être valorisée. La morale serait davantage le fruit de l’éducation subie alors que l’éthique serait construite par la raison. Loin d’être d’abord une science philosophique des devoirs, la morale se présente donc à nous comme une existence caractérisée par l’immanence des normes. Comment ces normes peuvent-elles être retournées contre les mœurs dont elles sont pourtant issues ? C’est là le problème central de la philosophie morale : trouver les fondements sur lesquels reposent les normes qui guident nos jugements moraux. Existe-t-il des devoirs inconditionnels, ou bien n’y a-t-il que des obligations relatives ? Si le relativisme moral pose des problèmes redoutables (Pascal disait : « Vérité en deçà des Pyrénées, fausseté au-delà », Pensées, 294) puisqu’il fait dépendre la valeur des choix moraux des temps et des lieux, l’universalisme moral n’a rien d’évident. En effet, pour qu’un jugement moral fasse l’unanimité, il faudrait soit qu’il puisse être formulé dans un langage universel – or il n’y a pas de mathématique morale (mais il y a des logiques déontiques) ; soit qu’il puisse être éprouvé par tous – or il est difficile de soutenir l’existence d’un sentiment moral unanimement partagé (c’est là l’une des critiques majeures de Kant contre Rousseau). D’où l’idée que certains dilemmes moraux sont insolubles. Est-ce à dire que nous sommes entrés dans l’ère du scepticisme moral ? Ce serait oublier que s’il existe une morale descriptive, la morale demeure une discipline pratique qui demande de choisir et d’agir…

Néant
Du latin non ens : « non-étant », « non-être ». Ce qui n’a pas d’être ou ce qui est à l’origine de la négation. Impossible à penser selon Parménide, ou de manière seulement sophistique pour Gorgias (auteur d’un Traité du non-être), le néant acquiert une première consistance chez Platon qui concède que « d’une certaine façon le non-être existe » sans quoi nier serait impossible. Comme le voit Aristote, ce terme, qui ne vaut que pour la pensée, est alors à rapprocher de celui des catégories logiques de privation et de négation. Kant distingue quatre formes de néant ou de rien (Nichts) : il désigne soit tout concept vide sans objet correspondant dans l’expérience (par exemple, Dieu ou la Liberté), soit l’absence d’un attribut déterminé (par exemple, l’ombre, le froid), soit la forme d’une intuition sans représentation possible (par exemple, l’espace pur, sans objet), soit la pure contradiction (comme un cercle carré). Hegel voit pour sa part dans le non-être un équivalent de l’être en tant que tous les deux sont totalement indéterminés. Mais c’est surtout l’existentialisme qui approfondit le sens du terme : le néant, compris comme participe présent au même titre que l’étant, devient chez Heidegger ce par quoi l’étant se manifeste. Il n’est pas rien mais présence qui surgit dans l’angoisse. Vertige pur, il appartient à l’essence de l’Être. Pour Sartre, la simple possibilité de dire non suppose la présence du non-être en nous et donc que le « néant hante l’être ». Ce trou d’être, qui est en nous et qui nous permet de néantiser le monde, c’est-à-dire d’éliminer ce qui n’est pas l’objet de notre intention (pour penser à Pierre, je dois momentanément « néantiser » les autres personnes que je connais), révèle notre capacité de choisir et donc d’être libre.

Nécessité
La nécessité caractérise ce qui ne peut pas ne pas être ou ce qui ne peut pas être autrement qu’il n’est. En métaphysique, la nécessité provient de l’essence des choses, en physique des lois de la nature, en logique de la rationalité du discours. Opposée à la contingence, la nécessité, déifiée chez les Grecs sous le nom d’Ananke (contraction de ananke estin, « il faut »), est originellement ce qui commande même aux dieux. Platon, dans le mythe final de la République, en fait ce qui préside au sort des âmes qui néanmoins choisissent leur destin avant de se réincarner. La nécessité est dite catégorique lorsqu’elle concerne les principes rationnels de la logique, ou hypothétique lorsqu’elle repose sur des postulats ou qu’elle dépend partiellement de l’expérience. Leibniz l’identifie au principe de raison suffisante qui fait que rien n’est sans raison, c’est-à-dire que tout ce qui existe est nécessaire au scénario de l’univers voulu par Dieu. Hume juge abusif le passage de l’inférence causale (qui relève de la probabilité) à l’idée de loi nécessaire en physique. Pour Kant, la nécessité est une catégorie modale qui se déduit de l’union du possible et de l’existence. En morale, elle lui permet de montrer comment la raison oblige. Aujourd’hui la complexité des sciences tend à utiliser cette catégorie avec prudence. Par exemple, la biologie évolutionniste lui préfère le hasard, comme le montre Jacques Monod dans son essai Le Hasard et la Nécessité.

Opinion
Du latin opinari : « avoir dans l’idée », « croire que », « opiner », issu du grec doxa : « gloire ». Souvent considérée comme le plus bas degré du savoir, l’opinion ou « doxa » est une croyance adoptée sans examen critique. L’exercice philosophique, parce qu’il se veut rationnel, est volontiers présenté comme « paradoxal ». Ainsi Socrate critique-t-il les sophistes parce qu’ils recherchent leur propre gloire (doxa) sans souci de vérité. Toutefois, il admet qu’il existe une « opinion droite », connaissance vraie mais non justifiée. L’opinion peut alors être légitimée comme un avis provisoire qu’on adopte par défaut en l’absence d’une meilleure solution. Depuis l’avènement de la démocratie à la fin du XVIIIe siècle, on distingue l’opinion privée et l’opinion publique. Celle-ci désigne l’ensemble des convictions plus ou moins partagées par la population d’une société donnée. Formée par imitation, l’opinion publique est souvent manipulée par le pouvoir, en particulier médiatique – de même que la confusion entre opinion et fait peut se trouver sciemment alimentée par calcul politique. Selon Tocqueville, « L’opinion publique mène le monde » et fragilise la démocratie en exerçant sur les individus une « tyrannie de la majorité ».

Origine
Du latin origo, originis (provenance). Ce terme très équivoque recouvre principalement deux sens. Il désigne soit le commencement chronologique (première apparition d’un phénomène ou naissance au sein d’une continuité), soit la cause logique de quelque chose. En philosophie, l’usage du mot est multiple et concerne des débats majeurs comme, en philosophie de la connaissance, l’origine des idées (qui oppose les innéistes comme Descartes aux empiristes comme Locke) ; en morale, l’origine du mal (est-il métaphysique ou seulement humain, comme le croit Augustin, théoricien du péché originel ?) ; en linguistique, l’origine du langage (est-ce par nécessité ou par passion, comme le soutient Rousseau, que les hommes ont acquis le langage ?) ; en physique, l’origine du monde (est-il créé ou incréé, comme le pensent les premiers atomistes ?) ; en biologie, l’origine de l’homme (est-il une créature à part ou le produit de l’évolution animale, comme le disent les darwiniens ?) ; en économie, l’origine de l’inégalité… Penser l’origine requiert souvent une méthode particulière, qui procède généralement par analogie avec ce qui est observable ou bien par pure spéculation. Ce qui n’a pas d’origine est dit soit éternel ou immémorial, soit logiquement impensable, les sceptiques faisant de la « régression à l’infini » une faute de raisonnement.

Pensée
Du latin pensare (peser, apprécier). Activité psychique dans son ensemble ou bien qui privilégie la connaissance comme objet. Souvent opposée à la volonté et au sentiment, la pensée est définie par Platon comme un dialogue de la raison avec elle-même. Elle est pour Descartes « tout ce que ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement en nous-mêmes ». Elle est donc un synonyme possible de la conscience. Kant précise que les représentations rassemblées dans la conscience sont conceptualisées par l’entendement, de sorte que « penser, c’est juger ». La pensée est aussi ce qui caractérise l’homme et lui donne sa dignité. Ainsi, pour Pascal, « l’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant ». Heidegger, pour sa part, refuse d’identifier la pensée à la raison. Si « la science ne pense pas », c’est parce qu’elle veut expliquer mais non pas comprendre. Dans Qu’appelle-t-on penser ?, il invite son lecteur à apprendre à penser en élargissant son horizon au-delà du discours strictement rationnel pour interpréter le monde plus poétiquement, comme le faisaient les philosophes avant Socrate ou les sages des  traditions non occidentales (pensée chinoise, indienne…). 

Plaisir
Issu du latin placare (« apaiser »), le plaisir est ce que procure la satisfaction d’un besoin ou d’un désir. Physique ou psychique, il constitue avec la douleur l’un des deux pôles de la vie affective. La quête du plaisir est en général critiquée par les philosophes depuis que Platon a démontré qu’elle est insatiable, le plaisir étant ce que l’on veut toujours revivre dans un cycle sans fin, comme le redira Schopenhauer. Ainsi souvent perçu comme une satisfaction immédiate et superficielle des sens, par nature éphémère, le plaisir se différencie du bonheur, qui, lui, est censé être un état durable et stable – même si tous les plaisirs ne s’opposent a priori pas au bonheur. Il existe toutefois une doctrine morale qui fait de la recherche du plaisir le but légitime de la vie : l’hédonisme (de hédonè, « plaisir » en grec). Alors que chez les cyrénaïques, l’accumulation des plaisirs est justifiable, chez les épicuriens, l’hédonisme est ascétique : il ne s’agit que d’éviter la douleur pour être heureux. Longtemps réprimée par la morale et la religion, la quête du plaisir est aujourd’hui davantage légitimée au nom de la liberté (« Jouissez sans entrave », lisait-on en 1968 en réaction à un ordre moral et social jugé coercitif et frustrant) et, paradoxalement peut-être, de l’épanouissement de l’individu. Ainsi Michel Onfray défend-il dans ses œuvres un « art de jouir ». Le plaisir sexuel éprouvé dans la douleur ressentie s’appelle algolagnie : elle est la perversion du masochisme, tandis que le plaisir éprouvé à infliger de la souffrance à autrui caractérise le sadisme. En psychanalyse, le principe de plaisir, mis très tôt en évidence par Freud, est ce qui régule l’énergie psychique par réduction des quantités d’excitation. En esthétique, le plaisir accompagne le sentiment du Beau, car selon Kant, « est beau ce qui plaît universellement sans concept ».

Politique
Du grec politike, issu de polis (cité) : « qui concerne les citoyens d’un État ». La politique définit ordinairement l’art de gouverner ou d’administrer le bien commun. Le terme peut être aussi énoncé au masculin où il désigne le champ d’étude de ce qui relève du politique, distingué du social, objet de la sociologie. Selon Leo Strauss, la philosophie politique se caractérise par le fait qu’elle n’est pas une branche de la philosophie et que ses penseurs n’ont pas de devoir de loyauté à l’égard de leur propre Cité (sinon, leur discours serait partisan ou idéologique). On considère que, dans l’Antiquité, la question centrale de la philosophie politique est celle du meilleur régime possible, à la Renaissance avec Machiavel, celle de l’acquisition et de la conservation du pouvoir, après les Lumières et l’avènement de la démocratie, celle d’un possible règne du droit. L’expérience du totalitarisme au XXe siècle a cependant incité les penseurs du politique, comme Hannah Arendt, à réinterroger les fondements de ce qui fait la bonne gestion de la Cité. L’avènement de la société de consommation, l’intensification de l’individualisme ou du communautarisme, entraînent aujourd’hui une certaine désaffection pour la chose publique, ce qui suscite de nouvelles interrogations chez les philosophes du politique.

Possible
Du latin posse, « pouvoir ». Ce terme désigne ce qui n’est pas mais qui pourrait être, ce qui est réalisable. Le possible s’oppose donc non seulement à l’impossible (qui, par définition, ne peut pas être) mais aussi au réel en tant qu’il se substitue au possible dès lors qu’il le fait exister. Pour qu’une chose soit possible, il faut, d’une part, qu’elle ne soit pas contradictoire en elle-même d’un point de vue logique (par exemple, un cercle carré n’est pas possible), et, d’autre part, qu’elle ne déroge pas aux lois de l’expérience d’un point de vue physique (par exemple, que l’eau puisse bouillir à 0° n’est pas possible). Entre l’impossible et le réel, le possible se décline en plusieurs termes comme : l’improbable, l’indécidable, le réalisable, le prévisible, le probable… Identifié par Aristote avec ce qui est en puissance, ce terme joue un rôle majeur chez Leibniz pour qui le passage du possible au réel résulte d’un choix divin commandé par la raison : Dieu, parce qu’il est parfaitement bon, omniscient et omnipotent, ne fait exister que le meilleur des mondes possibles. Chez Kant, le possible est une des catégories de la modalité, qui, unie avec celle de l’existence, engendre le nécessaire. Pour les philosophies existentialistes du XXe siècle, le possible se confond avec le contingent. En logique modale, en revanche, le possible (codifié par un losange) se définit comme « ce qui peut être vrai » (tandis que le contingent est « ce qui peut être faux »). Enfin, en politique, l’expérience totalitaire et l’usage de la bombe atomique invitent à penser, comme le dit Hannah Arendt, que désormais « tout est permis, tout est possible ».

Pour-soi
Distingué de l’en-soi, le pour-soi désigne ce qui fait qu’un être a conscience de son existence. Il ne doit pas être confondu avec le cogito – le « je pense » qui ne porte que sur l’existence d’un « je » universel. Le pour-soi est donc lié au recentrement de l’être sur sa particularité propre. Chez Hegel, l’être-pour-soi est à la fois l’être qui se rapporte immédiatement à lui-même et l’être qui s’oppose à l’en-soi en tant qu’il en refuse toute influence sur son mode d’être. Pour Sartre, il est ce par quoi l’homme se distingue des choses. L’existentialisme affirme en effet que seul l’homme peut se « pro-jeter » au-delà de son être, qu’il n’est pas enfermé dans un en-soi :« Le pour-soi seul est transcendant au monde », écrit Sartre. Mais l’homme n’est pas seulement un pour-soi, car, par son corps, sa naissance, son éducation, il subit sa facticité et peut renoncer à sa liberté en se faisant « en-soi ». Oscillant entre ces deux modes d’être, il peut se définir alors comme « en-soi-pour-soi ».

Pouvoir
Comme substantif, le pouvoir désigne soit la capacité naturelle et la possibilité matérielle d’accomplir une action, soit l’exercice d’une autorité et, par extension, l’institution qui exerce cette autorité. Le terme est dérivé du latin potestas, lui-même traduisant le grec kratos (κράτος), que l’on retrouve comme suffixe pour décliner la plupart des régimes politiques – comme la timocratie (régime de l’honneur), la ploutocratie (régime des riches), la démocratie (pouvoir du peuple), la technocratie, la kleptocratie, etc. En théologie, on distingue le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, l’assimilation de ces deux pouvoirs générant la théocratie. La tendance naturelle du pouvoir est de se concentrer dans les mêmes mains. On parle alors de pouvoir personnel ou autocratie. Pour en limiter les abus, les sociétés modernes s’appuient sur le droit, en particulier constitutionnel. Montesquieu considère que l’institution de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire est le meilleur rempart contre le despotisme. Dissymétrique par essence, ayant à sa disposition la force (police, armée), le pouvoir qui s’exerce sur les individus n’est jugé légitime que par leur consentement et par le respect des contre-pouvoirs (syndicats, associations, partis). On appelle « quatrième pouvoir » l’ensemble des média, parce que, comme le voit Tocqueville, la maîtrise de l’information forge l’opinion publique qui bien souvent détermine le choix des électeurs en démocratie. Attractif mais souvent abusif quand il est exercé, corruptible et capable d’agir insidieusement sur la vie, comme le soutient Foucault avec sa théorie des biopouvoirs reprise par Giorgio Agamben, le pouvoir est, pour Deleuze, « la forme la plus médiocre de la puissance ».

Principe
Du latin principium, issu de primus (le premier) et princeps (le premier qui commande) : commencement.Ce terme désigne soit l’origine, le début absolu, la cause première d’un effet, soit tout ce qui contient les propriétés essentielles d’une chose. En logique, le principe est une proposition initiale d’où l’on tire d’autres propositions et qui ne peut elle-même être déduite. La logique repose d’ailleurs sur quelques principes recteurs comme le principe d’identité, du tiers exclu, de causalité. En métaphysique, le mot renvoie au fondement de tout être (donc le plus souvent : Dieu) ou bien à la condition de toute connaissance (par exemple : l’âme). En philosophie des sciences, le principe définit une proposition générale qui commande toute une théorie (par exemple, le principe d’inertie en physique) ou une hypothèse dans un domaine spécifique (le principe – ou poussée – d’Archimède en mécanique des fluides). En morale, enfin, le mot concerne une règle ou une norme de conduite énoncée en une formule simple (comme le principe déontologique : « Tu ne tueras point »). D’une manière générale, par souci de clarté, les penseurs systématiques cherchent à faire reposer leur théorie sur un petit nombre de principes. Par exemple, chez Descartes, le cogito ; chez Leibniz, le principe de raison suffisante ; chez Freud, le principe de plaisir et le principe de réalité… 

Raison
Du latin ratio, « calcul ». La raison est un mode de pensée qui permet à l’esprit humain d’organiser ses relations avec le réel. C’est, pour Aristote, la faculté distinctive de l’homme qu’il définit comme zoon logikon (« animal raisonnable »). Elle est la« puissance de bien juger et de distinguer le vrai d’avec le faux » pour Descartes, qui estime qu’elle est « naturellement égale en tous les hommes » et qu’elle est identifiable au « bon sens » ou à l’entendement. Pour Leibniz, qui parle à cet égard de « principe de raison suffisante », elle est la cause nécessaire de tout ce qui accède à l’existence. De son côté, Kant la définit comme la faculté des principes (et non des concepts qu’il réserve à l’entendement) : elle permet de spéculer sur les idées métaphysiques (comme l’âme ou Dieu) et de fonder la morale, la raison pure découvrant par elle-même qu’elle a une destination pratique. Considérée comme l’instrument par excellence du progrès durant le siècle des Lumières, la raison a néanmoins été critiquée au sein même des débats philosophiques dès le début du XIXe siècle par les romantiques qui lui opposent le sentiment, par Nietzsche, qui lui préfère le corps, ou encore par Bergson, qui valorise contre elle l’esprit. Au XXe siècle, les freudo-marxistes de l’École de Francfort estiment que la raison n’a pas tenu ses promesses d’émancipation. On parle aussi, depuis le XVIe siècle, de « raison d’État » pour dire que la politique a des intérêts propres qui justifient l’usage de moyens que la morale réprouve.        

Relatif
Par opposition à absolu, est relatif ce qui dépend d’autre chose que de soi-même pour être (ou pour être pensé) ou ce qui concerne une relation entre au moins deux termes. Ce qui est relatif implique donc en général l’imperfection et la comparaison. En philosophie, le relativisme est une position qui considère que toute assertion est variable suivant les circonstances et les personnes. Platon critique vivement cette attitude, défendue par les sophistes, qui a pour conséquence de faire de la vérité une simple opinion et du bien une valeur équivalente au mal (relativisme moral). Le relativisme, qui ne doit pas être confondu avec le scepticisme du fait que ce dernier refuse toute opinion affirmative, peut être néanmoins revalorisé comme gage de tolérance (par exemple chez Montaigne, qui montre que les civilisations s’équivalent) ou d’humilité (par exemple chez Pascal, qui dénonce la justice des hommes comme dépendantes des lieux et qui interprète la place de l’homme dans l’univers comme perdue entre deux infinis). En physique, la théorie de la « relativité générale », énoncée en 1913 par Einstein, remet en cause la notion d’espace et de mouvement absolus jusqu’alors acceptés depuis les travaux de Newton.

Réminiscence
Du latin reminisci, « rappeler à son souvenir », dérivé du grec anamnesis, « ressouvenir ». Ce terme est central dans la philosophie de Platon. Il désigne le souvenir d’un état antérieur où l’âme possédait une vue directe des Idées. La réminiscence fonde donc le pouvoir de connaissance des hommes, et c’est pourquoi « apprendre, c’est se ressouvenir ». La théorie de la réminiscence suppose la croyance en l’immortalité et surtout en la transmigration de l’âme (dont Pythagore est l’inspirateur). Platon la développe, d’une part ,dans le Ménon, où un esclave ignorant redécouvre la solution d’un problème géométrique parce que, selon Socrate, il l’a connue dans une vie antérieure ; d’autre part, dans le Phédon, où il s’en sert pour démontrer que l’âme est immortelle. Cette théorie, qui se veut une première réponse au difficile problème de l’origine de nos connaissances, préfigure celle des idées innées défendue dans la modernité par Descartes.

Responsabilité
Du latin respondere : répondre. Obligation pour une personne (ou pour un groupe) de répondre de ses actes, d’en reconnaître être l’auteur et donc de les assumer. Le mot s’utilise en droit mais aussi en morale et en politique. Juridiquement, la responsabilité est soit civile (obligation de réparer les torts et dommages faits à autrui), soit pénale (obligation de répondre de ses actes délictueux en subissant une sanction prévue par la loi). On notera que le droit pénal prévoit la dispense de responsabilité pour cause pathologique. Pour Kant, qui fait dépendre la morale de la raison et de sa capacité à élever la maxime de l’action à l’universel, la responsabilité de l’agent s’adresse à la fois à sa conscience et à l’humanité toute entière. La pensée écologique, éveillée notamment par Hans Jonas, auteur du Principe responsabilité, étend la responsabilité à la prise en compte des effets de l’action sur les générations futures. En politique, dans l’ouvrage rédigé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale La Culpabilité allemande, Karl Jaspers défend l’idée d’une responsabilité collective de tout le peuple allemand (et pas seulement des dignitaires nazis ou de leurs partisans), dans les crimes commis contre les minorités au nom d’une idéologie raciste. Du point de vue de l’action gouvernementale, Max Weber, lui, distingue l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, qui oblige à assumer les conséquences prévisibles d’un acte. Cette distinction oppose souvent aujourd’hui les intellectuels et la classe politique.

Société
Du latin societas (« union », « association »), issu de socius : le compagnon contre un ennemi commun. La société désigne tout ensemble d’individus reliés entre eux par une culture et une histoire. Il est donc abusif de parler de sociétés animales, qui ne se perpétuent que par hérédité et non par héritage. La notion de société, « ensemble d’interactions formant système », selon Edgar Morin, appelle trois types d’approche : d’abord une étude anthropologique. Il s’agit de savoir si l’homme est naturellement sociable, comme le soutient Aristote. Pour savoir comment et pourquoi les hommes ont constitué les premières communautés et sont entrés en société, on oppose depuis Hobbes un état de nature (qui est fictif) et un état de société (qui décrit en général la réalité présente). Ensuite, la société s’appréhende par une science qui lui est propre, la sociologie, et dont l’objet est de comprendre comment s’instituent les divisions et les hiérarchies sociales, dans quelle mesure nos conduites sont socialement déterminées et si la société permet à l’individu de s’accomplir ou, au contraire, si elle constitue un obstacle à son épanouissement. Enfin, la notion a un sens politique : l’État, distingué, à partir du XIXe siècle, de la société civile, est perçu comme devant résoudre les contradictions internes au corps social. Car si l’État peut s’orienter vers une fin fixée par ses gouvernants, on peut penser que du fait de la pluralité de ses acteurs et des intérêts particuliers qui leur sont propres, « la société ne sait pas ce qu’elle veut », comme le soutient Hegel.

Sublime
Du latin sublimis : « suspendu dans les airs », « qui va en s’élevant ». Ce terme est d’abord utilisé en rhétorique pour désigner un style grandiose. Mais Longin (IIIe siècle apr. J.-C.), premier auteur à consacrer un traité au sublime, estime qu’il ne sert pas qu’à persuader. Comparé à la foudre, il relève d’une esthétique du choc. Au XVIIIe siècle, Edmund Burke dit du sublime qu’il produit une émotion singulière : une « terreur délicieuse » qu’il oppose à la douceur ressentie dans l’expérience du beau. Kant affine cette distinction : le sublime, défini comme « ce qui est absolument grand » peut être mathématique (c’est alors l’immense comme la voûte étoilée) ou dynamique (comme un orage sur un glacier). Devant son spectacle, on éprouve que l’on n’est rien, mais, parce qu’il ne nous détruit pas, le sublime inspire en nous le sentiment du respect. Il favorise donc notre éveil moral. Nietzsche conteste cette moralisation d’une expérience qu’il compare à un allègement des sens, retrouvant par là le sens chimique de la sublimation, passage de l’état solide à l’état gazeux. Le sublime est pour lui un « domptage artistique de l’horrible ». Freud, enfin, y voit un détournement des pulsions sexuelles. Plus qu’une catégorie esthétique, le sublime est donc une expérience limite qui métamorphose le sujet.

Substance
Du latin sub-, « dessous », et stare : « se tenir » – d’où « ce qui soutient », « support », lui-même dérivé du grec hypostasis. Mais le sens latin renvoie davantage au grec ousia : « essence ». Ce terme désigne d’abord ce qui est en soi et qui subsiste en permanence. Ainsi définie, la substance est ce qui sert de support aux attributs et aux accidents. Elle se confond avec la notion de substrat. Mais le mot signifie aussi ce qui est par soi, c’est-à-dire ce qui n’a pas besoin d’une causalité externe pour être. Aristote distingue la substance première (ousia protè) qui désigne pour lui l’être individuel (comme, par exemple, Socrate) et la substance seconde (ousia deutera) qui renvoie à l’espèce ou au genre (par exemple, l’homme ou les mammifères) en tant qu’ils peuvent être sujet d’une proposition. Chez Descartes, la substance pensante (res cogitans) et la substance étendue (res extensa) sont les deux seules substances, mais l’homme, étant un composé des deux, peut être considéré comme une troisième substance. Pour Spinoza, n’existe plus qu’une seule substance (définie comme « ce qui est en soi et est conçu par soi ») : Dieu, la pensée et l’étendue n’étant que des attributs, parmi d’autres possibles, de cette substance. Kant fait de la substance la première des catégories de la relation. Forme abstraite du jugement d’attribution, elle devient problématique pour la raison qui voudrait lui donner une réalité métaphysique. Ainsi, vouloir prouver que l’âme est une substance relève pour Kant du paralogisme, de la faute de raisonnement.

Temps
Du latin tempus : « moment », « période », « époque ».Le temps désigne une période qui s’écoule entre deux événements. Il se caractérise par le changement (et c’est pourquoi Platon le définit comme une « image mobile de l’éternité ») et l’irréversibilité (on ne peut pas remonter le temps, sauf dans la fiction – par exemple celle de La Machine à explorer le temps de H. G. Wells). Le temps est ainsi orienté (on parle de flèche du temps) : il vient du futur, passe par le présent et se perd dans le passé. La philosophie privilégie en général deux approches de la temporalité : d’une part, celle qui, comme chez Aristote, s’attache à connaître le temps, à le mesurer, à partir d’un raisonnement analogique fondé sur le mouvement cyclique des astres. On parle alors de temps cosmologique ; d’autre part, celle, privilégiée par saint Augustin, qui cherche dans l’intériorité du sujet la cause de la conscience du temps, de la perception de la durée. On dira qu’on a affaire dans ce cas au temps psychologique. Le lien entre ces deux formes de temporalité est problématique. Kant fait du temps une forme a priori de l’intuition, tout phénomène apparaissant nécessairement dans le temps. Bergson conteste cette approche qui homogénéise le temps et l’espace, le rend chronométrable et manque sa dimension intensive et créatrice. Heidegger, lui, voit dans le temps une production de la conscience inquiète : l’homme, seul être capable d’anticiper sa propre mort, fait jaillir le temps sous la forme de trois extases : l’à-venir, l’avoir été et le présent.Ricœur tente pour sa part de relier le temps cosmologique et le temps psychologique par le temps calendaire, qui permet de synchroniser les activités humaines.

Transcendance
Cette notion est tirée du latin transcendere : « franchir », « surpasser ».Opposé à « immanence », ce terme désigne ce qui dépasse absolument et est d’une autre nature qu’un domaine de référence déterminé. Au Moyen Âge, ce terme qualifie Dieu et se confond avec l’absolu. Chez Pascal, il permet de séparer radicalement l’ordre du cœur, infiniment supérieur à celui de l’esprit, lui-même transcendant celui du corps. Dans la pensée de Kant est transcendant ce qui est au-delà de toute expérience possible. L’usage transcendant des concepts de l’entendement est donc dénoncé comme illégitime. Pour la phénoménologie et l’existentialisme, la transcendance désigne tout ce qui est au-delà de la conscience. Heidegger y voit « la structure essentielle du sujet » dont le propre est de se pro-jeter au-delà de lui-même. Dans La Transcendance de l’ego (1936), Sartre montre conséquemment que la conscience, parce qu’elle est toujours jeté en avant d’elle-même, ne peut se saisir réflexivement sans se transformer en objet.

Transcendantal
Ce terme technique est d’abord utilisé en scolastique pour désigner les concepts qui, dépassant les catégories, sont si généraux qu’ils peuvent se convertir les uns dans les autres (comme « l’être est vrai » et « le vrai est »). L’un, le vrai, l’être… sont ainsi des transcendantaux. Mais l’usage le plus courant du mot se trouve chez Kant. Il s’oppose à « empirique » et désigne ce qui est la condition de l’expérience, par opposition à ce qui est le contenu de l’expérience. Est transcendantale toute étude qui porte sur une relation nécessaire du sujet à son expérience possible du monde. Ce mot ne doit donc pas être confondu avec « transcendant » dans la mesure où il ne s’applique de manière légitime qu’à l’expérience. Chez Husserl, « transcendantal » qualifie le sujet en tant que la conscience est le fondement ultime de toute connaissance.

Universel
Cette notion est tirée du latin universalis : « ce qui est tourné vers l’un », elle-même issue du grec katholikos : « ce qui est selon le tout ».Elle désigne ce qui est valable pour tout l’univers et donc pour tous les hommes.L’universel désigne ainsi ce qui embrasse la totalité des êtres et des choses. Le terme, opposé au particulier, est utilisé par Aristote en logique pour qualifier une proposition dont le sujet, pris dans toute son extension, s’applique à tout individu de la classe considérée. La proposition universelle peut être soit affirmative (tous les hommes sont mortels), soit négative (nul homme n’est immortel). Au Moyen Âge, la célèbre querelle des universaux porte sur la relation entre l’universel et le réel. Alors que pour les nominalistes, l’universel n’existe que dans l’esprit humain, pour les réalistes, il se trouve dans les choses mêmes. Ce débat est réactivé par les logiciens du XXe siècle (et notamment par Bertrand Russell) mais sans arrière-plan théologique. C’est surtout G. W. F. Hegel qui, en philosophie, utilise ce concept de manière originale : considérant que l’homme a le désir de l’universel, il montre comment il s’arrache à la particularité sensible selon un mouvement dialectique qui le mène progressivement à « l’universel concret ». Celui-ci est un type idéal dont les choses tirent leur existence, tandis que l’universel abstrait n’est que l’expression par un concept des éléments communs à divers phénomènes. Au XXe siècle, après que l’Occident se soit engagé dans l’aventure coloniale au nom de l’Universalité de la Civilisation, l’ethnologie et l’anthropologie développeront une critique de l’ « ethnocentrisme » (dénoncé entre autres par Claude Lévi-Strauss) selon lequel chaque société, primitive ou moderne, tend à considérer qu’elle est l’incarnation de l’universel.

Utile
Du latin utilis, dérivé de uti- : « se servir de », « jouir ». Qui peut être profitable, avantageux, efficace. En philosophie, ce concept est souvent critiqué parce qu’il s’oppose à la démarche « désintéressée » de la quête de vérité et de sagesse. Ainsi, lors de son procès, Socrate est raillé par les sophistes parce que sa philosophie ne lui est d’aucune utilité pour se défendre. L’utile est en outre relatif : rien n’est utile en soi mais toujours selon un contexte ou un projet donné. Il ne faut donc pas confondre l’utile et le nécessaire. La notion d’utilité est toutefois réhabilitée au XVIIIe siècle dans la pensée anglo-saxonne avec « l’utilitarisme » de Bentham, qui mesure la valeur d’un acte à ses effets positifs calculables. À la fin du XIXe siècle, aux États-Unis, le « pragmatisme » de Charles Sanders Peirce et de William James valorise aussi l’utile : « Le vrai consiste simplement dans ce qui est avantageux pour notre pensée », écrit William James.

Vérité
La quête de la vérité est le but même de la philosophie. Ainsi pour Platon, le Vrai constitue, avec le Beau et le Bien, une valeur absolue. Mais qu’est-ce que la vérité et comment y accéder puisqu’on ne peut la confondre avec la réalité qui, elle, n’est pas une valeur et relève du simple constat ? On se heurte à un problème de définition et de méthode. En général, on définit la vérité soit comme un jugement conforme à son objet (on parle alors de vérité-correspondance), soit comme un jugement non-contradictoire (on parle alors de vérité-cohérence). Son caractère universel la distingue de l’opinion qui est toujours particulière. D’un point de vue théorique, elle s’oppose à l’erreur et à l’illusion (qui diffère de l’erreur en ce qu’elle persiste même quand elle est expliquée). La vérité a aussi un sens pratique : la véracité désigne le fait de dire la vérité, qui, dans ce cas, s’oppose au mensonge. Atteindre la vérité de sorte qu’on en éprouve un sentiment de certitude suppose des critères pour la séparer de ce qui n’est pas elle. Lorsque la vérité se reconnaît d’elle-même, ce critère est l’évidence. Mais souvent la vérité est cachée. Dès lors, si elle n’est pas révélée comme dans la religion, elle doit être démontrée avec exactitude. Le scepticisme, courant important de la philosophie grecque antique, considère, pour sa part, que la vérité reste inaccessible. Il s’oppose ainsi au dogmatisme, c’est-à-dire à toute école de pensée qui pense posséder la vérité.

Vertu
Cette notion est issue du latin virtus dérivé de vir : « homme » (en tant que genre sexuel), « force d’âme », « bravoure ». Ce terme est fortement polysémique. Pour les philosophes grecs antiques, la vertu (dont Socrate se demande si elle peut s’enseigner) est ce que vise le sage. Chez Platon, elle est cette excellence naturelle (arèté en grec) qui permet d’organiser la cité idéale en valorisant quatre vertus cardinales : la sagesse, le courage, la tempérance et la justice. Considérée par Aristote comme un juste milieu entre deux vices (par exemple, le courage se situe entre la lâcheté et la témérité), déterminée par la raison et l’expérience de l’homme prudent, la vertu est particulièrement étudiée par les stoïciens qui pratiquent l’ascèse pour l’atteindre. Mais ce terme n’a pas qu’un usage moral : Saint Paul, inspiré par les stoïciens, fait de la foi, de l’espérance et de la charité les trois vertus théologales qui doivent guider la vie chrétienne. En politique, Machiavel fait reposer la vertu du Prince sur la ruse et la force. Alors que Spinoza identifie la vertu à la puissance et à l’effort, Kant, lui, retrouve le sens moral du terme en distinguant la vertu, qui oblige intérieurement, et le droit, qui contraint extérieurement. On appelle aujourd’hui « éthique des vertus », la doctrine morale qui estime que les valeurs du bien et du mal étant trop abstraites pour inspirer une conduite droite, celle-ci doit tirer sa norme de l’exemple des hommes vertueux.

Vie
Opposée à la mort, distincte de l’existence qui suppose la conscience du vécu, la vie (bios ou zoè en grec) estl’ensemble des conditions qui permet la reproduction, la croissance et l’adaptation à leur milieu des végétaux et des animaux tels que les étudie la biologie. Expliquer la vie, en particulier son apparition (l’abiogenèse), reste encore aujourd’hui un défi pour la science. Historiquement, les penseurs du vivant se sont divisés en spiritualistes et matérialistes, les premiers cherchant dans des principes métaphysiques la cause de la vie ; les seconds tentant d’expliquer la vie à partir des seuls facteurs physico-chimiques, rouages et humeurs hier, ADN aujourd’hui. Cette opposition atteint son paroxysme avec le vitalisme, mouvement qui, voulant échapper à la lutte stérile entre finalistes (courant aristotélicien) et mécanistes (courant cartésien), tente de donner à la vie son propre principe explicatif, comme on le voit chez Bergson et sa conception de l’« élan vital ». Partout présente pour les philosophes panvitalistes comme Leibniz ou Diderot, aveugle quant à son but pour Schopenhauer, assimilable à la volonté de puissance pour Nietzsche, la vie est aussi un enjeu majeur de la philosophie morale. En témoignent aujourd’hui les débats de la bioéthique. C’est aussi un objet nouveau pour la philosophie politique depuis que Hannah Arendt et Foucault ont montré que le pouvoir pouvait agir sur le corps des citoyens pour les annihiler ou les redresser, faisant de leur vie, une vie « nue », dépourvue de droits et objet de toute sorte de manipulations déshumanisantes. 

Violence
Dérivé du latin violentia, lui-même issu de vis (force) : « traiter avec brutalité », « transgresser ». La violence désigne la force exercée pour soumettre quelqu’un contre sa volonté. C’est une atteinte portée à la personne humaine (ou à un groupe d’individus) de manière physique ou psychique et qui cause des souffrances traumatisantes. La tradition philosophique s’interroge prioritairement sur l’origine de la violence. Alors qu’elle est naturelle aux yeux de Machiavel ou de Hobbes, elle provient de l’organisation sociale et de l’histoire pour Rousseau ou Marx. Pour la psychanalyse, la violence est constitutive du psychisme humain. On veut savoir ensuite si la violence peut être rationnellement justifiée. Elle est comprise par les gouvernants comme un moyen nécessaire pour maintenir l’ordre. Ainsi Weber définit-il l’État comme l’instance qui a « le monopole de la violence légitime ». Inversement, elle est revendiquée par ceux qui estiment que l’État abuse de son pouvoir et ne peut pas être réformé. C’est pourquoi Marx en appelle à la révolution du prolétariat tout comme Georges Sorel, auteur de Réflexions sur la violence (1908). L’anarchisme, pour sa part, est divisé quant à l’usage de la violence. Allant du simple sabotage au terrorisme, l’action anarchiste peut aussi refuser tout usage de la force, comme on le voit chez Thoreau, Tolstoï et Gandhi, théoriciens de la non-violence. D’une manière générale, la violence ne doit pas être confondue avec la force ou le conflit. Il n’y a de violence que lorsque la force est en action, se déchaîne et cause des préjudices.

Volonté
Du latin voluntas, dérivé de volo ( « je veux ») : faculté de déterminer librement ses actes en fonction de motifs rationnels. Disposition de caractère qui porte à prendre des décisions avec fermeté. Ce concept est d’usage multiple. En métaphysique, Descartes fait de la volonté une faculté infinie par laquelle l’homme ressemble à Dieu. Éclairée par la raison, la volonté est ce qui permet d’exprimer notre liberté. Schopenhauer l’identifie au contraire à la force aveugle qui s’exerce sur tous les êtres comme « vouloir vivre », tandis que Nietzsche appelle « volonté de puissance », la force à la fois créatrice et destructrice par laquelle l’individu affirme ses propres valeurs. En morale, Kant, voit dans la volonté « bonne » (parce qu’elle est déterminée par le pur respect de la loi morale) le fondement de la raison pratique. En politique, Rousseau fait reposer le contrat social sur la « volonté générale », seule source légitime de la souveraineté. Paul Ricœur, dans sa Philosophie de la volonté (1950), la définit comme « un acte proprement humain » qui, procédant « de haut en bas », permet de dominer les formes multiples de l’involontaire comme l’impulsion ou l’automatisme réflexe.

source :
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