Notions : Le bonheur
Secondaires : La conscience La justice Le devoir
Forme de la question
- La question « Peut-on » est ambiguë : elle interroge soit la possibilité de fait (est-ce psychologiquement possible ?), soit la possibilité de droit (est-ce légitime, moralement permis ?). Cette ambiguïté entre en fait / en droit est le ressort du sujet et doit être exploitée, non tranchée trop vite.
- Présupposé majeur : qu’on peut être heureux tout court — le bonheur est tenu pour accessible, alors que sa possibilité même fait débat.
- Présupposé épistémique : qu’on peut savoir si les autres sont heureux ou non — ce qui suppose un accès au bonheur d’autrui, problématique si le bonheur est intérieur et subjectif.
- Tension centrale : si le bonheur est un état subjectif et privé, le malheur d’autrui ne devrait pas l’atteindre ; mais si l’homme est un être relationnel, le bonheur des autres semble en faire partie.
- Distinction décisive à ne pas manquer : être heureux malgré le malheur d’autrui (simple coexistence), en l’ignorant (indifférence), ou à ses dépens (mon bonheur cause ou suppose son malheur). L’enjeu moral change radicalement selon le cas.
- Ambiguïté de « les autres » : quelques-uns, la majorité, ou la totalité ? Un bonheur entouré de quelques malheureux n’a pas la même portée qu’un bonheur isolé dans un monde universellement malheureux.
- La formulation oppose un « on » (sujet qui jouit) à « les autres » (la pluralité, le collectif) : c’est tout le rapport entre individu et autrui, mais aussi la dimension sociale et politique du bonheur, qui sont en jeu.
- L’expression « quand » introduit une simultanéité : il s’agit d’un bonheur présent vécu en contraste avec le malheur actuel d’autrui, non d’un bonheur futur promis à tous.
Analyse des termes
Si le bonheur est plénitude, il semble se suffire à lui-même, indépendamment d’autrui.
état de satisfaction durable et complet
Distinguer le plaisir immédiat (qui peut ignorer les autres) d’une félicité réfléchie qui les intègre.
plaisir ≠ félicité → sérénité
Le bonheur est-il un simple sentiment privé, ou suppose-t-il des conditions réelles partageables ?
bonheur subjectif / bonheur objectif
« heureux » → bonheur
Le bonheur engage le rapport du sujet à lui-même, mais cette intériorité est-elle hermétique au monde extérieur ?
« être » → conscience de soi → intériorité
« être heureux »
Autrui n’est pas un objet : mon bonheur peut dépendre du regard et de l’existence d’autres consciences.
altérité → reconnaissance
La capacité à pâtir du malheur d’autrui : le malheur des autres me touche-t-il nécessairement ?
sympathie → compassion → pitié
Le bonheur a une dimension politique : il pourrait n’être pleinement possible que dans une cité juste, où chacun a part au bien commun.
solidarité → justice → bien commun
Si nul ne vit hors du tissu social, le malheur des autres est aussi un effet et une condition de mon propre sort.
interdépendance → condition partagée
société
Position du sage isolé ou de l’individu replié : le bonheur comme retrait hors du sort commun.
≠ soi → égoïsme → indifférence
« autres » → autrui
L’enjeu diffère selon que mon bonheur côtoie quelques malheureux ou un malheur généralisé : universalité du sort en jeu.
quelques autres / tous les autres
« les autres »
Le malheur visible d’autrui peut rester un fait extérieur ou contaminer ma propre conscience.
malheur → souffrance
Tout change selon que je suis simple témoin du malheur ou que mon bonheur le cause : être heureux aux dépens d’autrui n’est pas l’être à côté de lui.
coexister avec le malheur / en être responsable → responsabilité
Être heureux « quand » d’autres souffrent pose la question du devoir : ai-je le droit de jouir seul ?
culpabilité → devoir moral
« ne le sont pas » (malheur d’autrui)+−

Sens de la question
La question invite à se demander si le bonheur est une affaire purement personnelle ou s’il est essentiellement relationnel, social et moral. Elle repose sur l’opinion répandue selon laquelle le bonheur serait un état intérieur, privé, que chacun pourrait atteindre pour son propre compte, ce qui rendrait le malheur d’autrui extérieur et sans prise sur lui. Mais elle mobilise aussi l’intuition morale inverse, selon laquelle il serait indécent, voire impossible, de jouir tranquillement de son bonheur au spectacle de la souffrance des autres. Encore faut-il préciser de quelle situation on parle : coexister avec le malheur d’autrui, l’ignorer, ou être heureux à ses dépens engagent des jugements moraux distincts ; et la portée change selon que ce malheur frappe quelques-uns ou la collectivité tout entière. Derrière ces opinions se cache une croyance fondamentale : que le bonheur est un bien individuel, séparable du sort d’autrui et de la collectivité. C’est cette croyance qu’il faut interroger : et si le bonheur authentique supposait, par sa nature même, un rapport heureux à autrui, voire des conditions sociales et politiques justes ? On rencontre alors une seconde croyance fondamentale : que l’homme serait un sujet isolé, dont l’intériorité serait imperméable à celle des autres et indépendante du monde commun. Si au contraire la conscience humaine est intersubjective et la condition humaine partagée, le bonheur d’un être relationnel ne peut faire abstraction du sort des autres. Le sujet oppose ainsi deux conceptions du bonheur — refuge égoïste contre l’adversité, ou plénitude qui n’a de sens que partagée — et engage à arbitrer entre la possibilité psychologique d’être insensible (en fait) et la légitimité morale et politique d’un tel bonheur (en droit).
Notions mobilisées
- Le bonheur — Notion centrale : il s’agit de déterminer si le bonheur est un état individuel autosuffisant ou s’il suppose un rapport à autrui et à la collectivité.
- Le devoir — La question « peut-on » au sens de droit engage le devoir moral envers autrui : ai-je le droit de jouir de mon bonheur en présence du malheur des autres ?
- La justice — Un bonheur vécu au milieu de l’injustice ou de l’inégalité sociale pose la question de sa légitimité et du lien entre bonheur individuel et bien commun.
- La conscience — Le bonheur engage l’intériorité de la conscience et la question de l’intersubjectivité : la conscience d’autrui peut-elle affecter la mienne ?
Problèmes associés
- Le problème du rapport entre bonheur et moralité — Le bonheur
Cœur du sujet : permet d’articuler la possibilité de fait du bonheur égoïste et sa (il)légitimité morale au regard du sort d’autrui. - Le problème de la connaissance du bonheur — Le bonheur
Éclaire le présupposé épistémique : peut-on savoir si les autres sont heureux ou non, et même savoir si l’on est soi-même heureux ? - Le problème du rapport entre bonheur et satisfaction des désirs — Le bonheur
Permet de distinguer un bonheur conçu comme satisfaction privée d’un bonheur qui intégrerait le bien d’autrui. - Le problème de l’universalité du devoir moral — Le devoir
Interroge l’exigence morale envers autrui qui pourrait rendre illégitime un bonheur indifférent au malheur des autres. - Le problème du rapport entre égalité et justice — La justice
Aide à penser l’inégalité des conditions de bonheur et la question d’un bonheur partagé ou collectif.
Au premier abord, il semble évident que le bonheur est un état subjectif, une satisfaction éprouvée dans l’intimité de la conscience et dont chacun dispose pour soi. En effet, si être heureux consiste à ressentir une satisfaction intérieure, ce sentiment semble ne dépendre que du sujet qui l’éprouve ; le malheur d’autrui, fait extérieur, resterait alors sans prise sur lui. Pourtant, au spectacle de la souffrance des autres, cette satisfaction se fissure : nous ne restons pas insensibles au malheur de ceux qui nous entourent, et la compassion vient troubler la quiétude du bonheur privé. La joie se trouble dès qu’un proche souffre.
Après réflexion, ne pourrait-on pas plutôt penser que le bonheur est relationnel, qu’il suppose le rapport à autrui et ne se conçoit pas sans un monde partagé ? En effet, l’homme vit dans une société dont il tient une part de son bonheur : il a besoin de reconnaissance, de liens et d’un bien commun ; un bonheur bâti sur le malheur des autres porterait en lui une contradiction, celle de jouir d’un bien que l’on sait refusé à d’autres. Pourtant, cette exigence ne risque-t-elle pas d’être démesurée ? Faudrait-il renoncer à tout bonheur tant qu’un seul être souffre ? Et peut-on même savoir avec certitude si les autres sont heureux, puisque leur état intérieur nous demeure inaccessible ?
On est donc face à un problème : le bonheur est-il un état intérieur que le malheur des autres ne peut atteindre, ou bien une plénitude qui suppose essentiellement un rapport heureux à autrui et des conditions partagées ?
Ce qui est en jeu dans cette réflexion, c’est d’abord notre conception de la conscience : close sur elle-même ou ouverte par nature à autrui. C’est ensuite notre responsabilité à l’égard du malheur des autres : si le bonheur dépend d’un monde juste, l’indifférence aux souffrances des autres cesse de relever de la seule vie privée et engage une exigence de justice.
- I. Le bonheur comme état privé : l’indifférence au malheur d’autrui semble possibleL’opinion commune fait du bonheur un état subjectif et intérieur, dont chacun est le seul juge. Si le bonheur est un sentiment privé, il ne dépend pas du sort d’autrui et peut donc coexister avec le malheur universel. Cette première réponse semble la plus évidente.
- Le bonheur est un état de conscience intérieur, dont le sujet est le seul juge ; le malheur d’autrui, extérieur à cette intériorité, ne peut l’atteindre. — Descartes
- Le bonheur dépend du rapport du sujet à ses propres désirs, non de la situation d’autrui ; en triant ses désirs, on peut atteindre l’ataraxie indépendamment du malheur des autres. — Épicure
- Analyse de l’idée que le bonheur est une affaire privée : l’indifférence au sort d’autrui est psychologiquement possible, comme le montrent les bonheurs égoïstes et insouciants qui se construisent dans l’ignorance ou le mépris du malheur d’autrui.
- II. L’homme comme être relationnel : le malheur d’autrui ne peut rester extérieur à ma conscienceLa réponse initiale présuppose que l’homme serait un sujet isolé, imperméable au sort d’autrui. Or l’homme est un être relationnel : la pitié naturelle nous fait souffrir du malheur d’autrui, notre bonheur dépend de la reconnaissance et de la qualité de nos relations, et la morale interdit de se satisfaire d’un bonheur qui ignore la souffrance des autres.
- La pitié naturelle : le spectacle de la souffrance d’autrui nous affecte nécessairement, antérieurement à toute réflexion ; l’indifférence au malheur d’autrui n’est pas naturelle mais le résultat d’un endurcissement. — Rousseau
- Analyse de l’intersubjectivité du bonheur : le bonheur dépend de la qualité de nos relations avec autrui ; un bonheur sans reconnaissance ni partage est vide, et le malheur des autres dégrade la qualité de nos liens.
- La morale interdit de se satisfaire d’un bonheur qui ignore la souffrance d’autrui : le devoir exige de traiter autrui comme une fin, non comme un simple moyen, et de ne pas jouir d’un bonheur aux dépens des autres. — Kant
- III. Le bonheur authentique : une activité qui intègre le souci d’autruiLes objections de la partie II montrent que le bonheur ne peut pas être purement privé. Mais elles ne prouvent pas qu’on ne peut pas être heureux quand les autres ne le sont pas. Elles obligent à repenser le bonheur : non comme un état passif et privé, mais comme une activité qui a une dimension relationnelle et politique. La question « peut-on » se dédouble : en fait, on peut être heureux malgré le malheur d’autrui ; en droit, le bonheur authentique suppose des conditions partagées.
- Le bonheur est une activité conforme à la vertu, non un état passif ; il intègre les vertus, notamment la justice et l’amitié, qui supposent des relations justes avec autrui. On ne peut être pleinement heureux que dans une vie qui inclut le souci d’autrui. — Aristote
- Le bonheur a une dimension politique : il suppose une cité juste, où les conditions sociales permettent à chacun de s’accomplir ; le bonheur de chacun dépend de la justice de la société, et le malheur des autres est souvent le symptôme d’une injustice qui compromet le bien commun. — Platon
- Synthèse : la question se dédouble. En fait, on peut être heureux (satisfaction subjective) malgré le malheur d’autrui, comme le montre l’existence de bonheurs insouciants ou cyniques. En droit, le bonheur authentique, pleinement humain, suppose le souci d’autrui et des conditions partagées : il n’est pas séparable du sort commun. Le bonheur n’est ni purement privé ni purement dépendant : il est relationnel.
Ce corrigé s’appuie sur
- La conscience
- Le problème du rapport de la conscience à la réalité — concepts : Le cogito et la solitude de la conscience (Descartes)
- La justice
- Le problème du rapport entre égalité et justice
- Le problème du fondement de la justice — concepts : La justice comme ordre de l’âme (Platon)
- Le bonheur
- Le problème du rapport entre bonheur et moralité
- Le problème de la connaissance du bonheur
- Le problème du rapport entre bonheur et satisfaction des désirs — concepts : Classification des désirs (Épicure)
- La fonction propre et l’eudaimonia (Aristote) — concepts : Le bonheur comme activité de l’âme conforme à la vertu
- Le devoir
- Le problème de l’universalité du devoir moral
- La pitié naturelle (Rousseau) — concepts : La pitié comme socle naturel d’une morale universelle
- L’impératif catégorique (Kant) — concepts : L’universalité du devoir comme forme rationnelle
source :
https://www.philolux.fr/sujets/2026-bonheur-peut-on-etre-heureux-quand-les-autres-ne-le-sont-pas
Introduction
Le bonheur est classiquement défini comme un état de satisfaction globale, durable et profonde. Cette définition semble d’abord renvoyer à une expérience strictement individuelle : chacun peut éprouver sa propre joie indépendamment des autres. Pourtant, le spectacle du malheur d’autrui (qu’il s’agisse de nos proches ou d’inconnus victimes de la guerre, de la pauvreté, de la maladie ou de la solitude) vient troubler cette quiétude et introduire une dissonance. Comment se réjouir pleinement lorsque d’autres souffrent ? Et un bonheur qui ignorerait le malheur des autres serait-il moralement acceptable ?
Le sujet invite ainsi à distinguer deux plans. D’une part, une question de fait : est-il psychologiquement possible d’être heureux alors que d’autres sont malheureux ? D’autre part, une question de droit : un tel bonheur est-il légitime ou n’est-il qu’une forme d’égoïsme aveugle ? En d’autres termes, il faut distinguer le bonheur comme état psychologique et le bonheur comme idéal moral. Mon bonheur personnel requiert-il une imperméabilité face au malheur du reste du monde ou, au contraire, suppose-t-il une ouverture à sa situation, au point de faire du souci d’autrui une condition de mon propre accomplissement ?
Nous verrons dans un premier temps que le bonheur peut être conçu comme une réalité intérieure relativement indépendante du sort d’autrui. Puis nous montrerons que cette indépendance rencontre des limites psychologiques et morales, car l’être humain est profondément sensible au malheur des autres. Enfin, nous verrons que le bonheur le plus accompli n’est ni l’indifférence ni la culpabilité, mais une joie qui s’épanouit dans le partage et l’action.
I. Le bonheur comme citadelle intérieure : l’autonomie du sujet face au malheur d’autrui
A) La maîtrise des représentations et l’autonomie du bonheur
Pour trouver le bonheur, il semble d’abord nécessaire de se concentrer sur soi et de se rendre indifférent à tout ce qui a trait aux circonstances extérieures. C’est ce que proposent les philosophes stoïciens comme Épictète qui distinguent ce qui dépend de nous – nos jugements, nos désirs, notre volonté – et ce qui n’en dépend pas – les événements du monde, la maladie ou encore le destin des autres. Le malheur d’autrui appartient souvent à cette seconde catégorie. Sans se réjouir pour autant du malheur d’autrui, le sage accepte l’idée qu’il n’est pas en son pouvoir d’empêcher toutes les guerres, d’éradiquer toutes les injustices et de supprimer toute souffrance. Il ne refuse pas de venir en aide aux autres lorsqu’il le peut mais il refuse que son bonheur soit suspendu à des événements qu’il ne contrôle pas, car il sait que faire dépendre son bonheur de ce qui échappe à sa maîtrise reviendrait à le condamner à l’inquiétude perpétuelle.
B) Le bonheur individuel comme nécessité psychologique
Cette autonomie trouve une justification supplémentaire si l’on considère la nature même de notre vie affective. Être affecté par tout ce qui se passe dans le monde, à chaque instant, n’est tout simplement pas à la portée d’un être fini, car nous n’avons ni le temps ni la capacité psychique de ressentir individuellement chaque souffrance humaine. Toute existence repose donc sur une forme de sélection, consciente ou non, de ce à quoi nous accordons notre attention et notre émotion. C’est, autrement dit, parce que je ne suis pas également affecté par tout que je peux encore éprouver de la joie, de l’amour ou de l’espérance pour ce qui m’entoure directement. Le bonheur se nourrit d’abord de ce qui est proche, accessible, partagé au quotidien, plutôt que de la totalité indifférenciée du malheur humain en général, surtout quand il est lointain.
C) Le paradoxe de l’insensibilité
La recherche d’une indépendance totale comporte en effet un danger : celui de l’insensibilité coupable. Un bonheur fondé sur l’indifférence absolue au sort d’autrui semble exiger une mutilation de notre humanité. David Hume, dans le Traité de la nature humaine, va jusqu’à affirmer qu’il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de son doigt. Cette formule glaçante ne décrit pas un idéal, elle révèle au contraire une faille : si la raison seule ne peut rien nous dire sur la légitimité d’un tel choix, alors rien, dans le simple calcul de nos intérêts, ne nous protège d’une indifférence radicale au malheur du monde. Ce qui nous en préserve, ce sont nos sentiments, notre sympathie, notre capacité à être affectés par autrui. Un individu qui s’en remettrait à la seule raison pour fixer son rapport au malheur d’autrui ne serait donc pas un sage accompli, mais un être à qui il manquerait l’essentiel. Le bonheur ne peut donc être réduit à une forteresse intérieure totalement coupée du monde.
Transition : Le bonheur indépendant du malheur d’autrui est donc théoriquement pensable mais au risque de sombrer dans une indifférence qui risque de se révéler finalement inquiétante. Car l’être humain a une sensibilité et une conscience morale qui nécessairement le rattachent aux autres.
II. L’impossible indifférence : le malheur d’autrui comme limite à notre bonheur
A) Une dépendance concrète aux autres
L’être humain n’est pas une île mais dépend d’un point de vue pratique et social d’autrui, qu’il le veuille ou non. Son bonheur dépend d’une société stable, d’institutions justes, de relations humaines apaisées qui seules lui permettent de vivre sereinement. Lorsque les inégalités sociales deviennent trop fortes, lorsque la violence ou la maladie se répandent, le bonheur des plus favorisés devient lui-même fragile. Le malheur des autres finit toujours par affecter notre propre existence, soit matériellement, soit psychologiquement. Ainsi, même celui qui voudrait ignorer la souffrance d’autrui découvre qu’il ne peut s’extraire complètement du monde commun.
B) La pitié et l’empathie comme dispositions fondamentales de l’être humain
Cette impossibilité s’éprouve dans l’expérience de la pitié, comme l’analyse Jean-Jacques Rousseau dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. La pitié est un sentiment naturel, antérieur à la raison, explique-t-il, qui nous fait éprouver une répugnance spontanée à voir souffrir autrui. L’être humain est naturellement sensible au sort de ses semblables même quand, par intérêt, il cherche à faire taire cette voix sensible qui résonne en lui. Rousseau prend l’exemple frappant de celui qui, témoin d’un meurtre par une fenêtre, ne peut s’empêcher d’intervenir ou du moins de détourner les yeux – ce qui est une autre manière de signifier l’impossibilité de demeurer dans l’indifférence.
Dès lors, un bonheur qui prétendrait ignorer totalement le malheur des autres ne serait sans doute qu’une illusion ou une forme d’insensibilité pathologique. Notre bonheur est traversé par celui des autres, comme leur souffrance vient altérer notre propre équilibre intérieur.
C) Le problème moral : avoir le droit d’être heureux
Mais la question n’est pas seulement psychologique. Il faut également se demander si un bonheur construit sur l’ignorance ou l’acceptation de la souffrance d’autrui est moralement acceptable. Dans Les Frères Karamazov, Ivan Karamazov refuse toute harmonie universelle si celle-ci doit être achetée au prix de la souffrance d’un seul enfant innocent. Certains bonheurs sont effectivement inacceptables lorsqu’ils reposent sur une injustice, une culpabilité ou une indifférence. Même si, au sens psychologique, je crois pouvoir me sentir heureux alors que d’autres souffrent, en réalité au sens moral, ce bonheur perd de sa valeur s’il est obtenu à n’importe quel prix. C’est exactement ce que suggère Albert Camus lorsqu’il écrit dans La Peste : « Il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. » Cette honte n’interdit pas le bonheur ; elle rappelle simplement qu’un bonheur authentique ne peut ignorer la dignité des autres.
Transition : Faut-il alors renoncer au bonheur tant qu’il existe de la souffrance dans le monde ? Une telle exigence condamnerait chacun à la tristesse permanente. Il faut donc chercher une autre voie, capable de concilier le souci d’autrui et l’aspiration légitime au bonheur.
III. Le bonheur partagé : une joie qui s’accomplit dans l’ouverture aux autres
A) Le principe de l’utilité générale : l’indissociabilité des bonheurs
Pour dépasser la contradiction entre l’égoïsme stérile et le sacrifice de soi, la philosophie utilitariste propose de redéfinir le bonheur non comme une quête purement privée, mais comme une réalité collective. Dans L’Utilitarisme, John Stuart Mill soutient que le critère de la moralité est « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ». Le bonheur d’un individu ne saurait alors être pensé isolément et doit s’inscrire dans une communauté dont il dépend et qu’il contribue à rendre plus heureuse ou plus malheureuse. L’utilitarisme bien compris ne demande donc pas de renoncer à sa joie personnelle par culpabilité face au malheur des autres mais affirme au contraire que les bonheurs sont solidaires : une société plus juste, plus instruite ou plus paisible augmente les possibilités d’épanouissement de chacun. Mon bonheur se trouve ainsi, dans une certaine mesure, lié au leur.
On pourra toutefois objecter à Mill que sa réflexion est avant tout morale et politique car il cherche à déterminer ce qu’il faut faire d’un point de vue éthique plus qu’expliquer comment être heureux personnellement. Il reste néanmoins que Mill invite à dépasser l’opposition entre bonheur individuel et bonheur collectif, en montrant le lien qui peut exister entre le bonheur des uns et celui des autres.
B) Le bonheur n’est pas un bien rare
L’utilitarisme permet en effet de pointer l’erreur qui consiste à penser le bonheur de manière économique, à la manière d’une richesse matérielle, limitée et concurrentielle : si je suis heureux, les autres le seraient moins, ou inversement. Mais le bonheur est-il un bien qu’il faudrait défendre jalousement ? Non, car il possède cette propriété singulière de pouvoir croître lorsqu’il est partagé. Aristote en donne sans doute la meilleure illustration lorsqu’il décrit l’ami parfait, dans Éthique à Nicomaque, comme un autre soi-même. Se réjouir du bonheur de cet ami n’a rien d’un effort de générosité qui viendrait amputer ma propre joie, mais une extension naturelle de celle-ci. Loin de menacer notre bonheur, le bonheur des autres peut l’élargir et lui donner un sens, à savoir celui d’une expérience relationnelle qui se déploie dans les liens humains. Ainsi, loin d’être un obstacle à notre accomplissement, les autres en deviennent l’une des conditions essentielles.
C) L’action comme réponse au malheur du monde
Enfin, si l’on ne peut supprimer toute souffrance, on peut agir pour la réduire. Et cette action elle-même devient une source de bonheur. Les amis qui écoutent, les parents qui prennent soin et soulagent, le bénévole qui aide les plus démunis ou le citoyen qui s’engage pour davantage de justice ne sont pas nécessairement condamnés à la tristesse. Ils trouvent souvent dans leur action une joie particulière : celle d’être utile et de donner un sens à leur existence. Le bonheur authentique n’est donc ni l’indifférence ni la culpabilité. Il consiste à accepter la réalité du malheur sans renoncer à agir. Être heureux ne signifie pas détourner les yeux de la souffrance des autres, mais faire de sa propre joie une occasion d’action, de solidarité, et d’accomplissement.
Conclusion
La question de savoir si l’on peut être heureux quand les autres ne le sont pas mettait en tension notre aspiration légitime au bonheur et notre appartenance à une communauté humaine. On ne saurait attendre que le monde entier soit heureux pour éprouver soi-même de la joie, sous peine de se condamner à une tristesse perpétuelle et stérile. Mais un bonheur qui ignorerait délibérément le malheur d’autrui resterait un bonheur appauvri, fondé sur l’indifférence plutôt que sur l’accomplissement.
Entre l’égoïsme qui se barricade et la culpabilité qui s’interdit toute joie, il existe donc une troisième voie, celle d’un bonheur qui se nourrit du lien aux autres et se prolonge naturellement en gestes de solidarité. Finalement, on peut être heureux quand les autres ne le sont pas, mais on ne peut être pleinement heureux qu’en refusant de leur être indifférent. Dès lors, le bonheur cesse d’être un état que l’on possède pour devenir une responsabilité que l’on assume. Faudrait-il aller jusqu’à cesser de chercher le bonheur comme une fin en soi pour le découvrir comme le sous-produit magnifique d’une vie donnée aux autres ?
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