1. L'art comme imitation
Platon (428-348 av. J-C.) est connu pour avoir réalisé dans La République (385-375 av. J.-C) une critique acerbe de l'art d'imitation (mimèsis en grec). Cette critique s'inscrit dans la logique de la nature de cet ouvrage qui porte sur la justice. Au livre IV, Platon montre que l'individu, tout comme la Cité, se divise en différentes parties : l'esprit (noûs), le coeur (thumos) et le ventre (épithumia). Or la justice consiste à subordonner les parties inférieures au noûs afin que toutes concourent à la recherche de la vérité. Le problème est que les arts imitatifs entretiennent la confusion sur la nature de la vérité.
Dans le Livre III de La République, Platon souligne le risque de mensonge inhérent à tout art d'imitation. Pour cette raison d'ailleurs, il préconise la censure de la poésie, par exemple des représentations de l'Hadès (l'équivalent de l'enfer pour les Grecs) comme un lieu de souffrance au motif qu'elles ne sont ni vraies ni utiles à de futurs guerriers (386c) ou encore les passages de l'Iliade où Achille se lamente parce qu'ils montrent un héros dans une situation indigne de l'homme courageux que doit créer la Cité (387a).
Au Livre X, Platon poursuit son analyse de l'art. Il le conçoit comme une imitation à la façon d'"un miroir" que l'on placerait en face des choses. Le peintre est celui qui reproduit les apparences des choses, en imitant, à la façon d'un miroir, par pure reproduction. Or Platon distingue ce que sont les choses et ce qu'elles semblent être : le savoir d'un côté, l'opinion de l'autre. Autrement dit, ce que nous entendons aujourd'hui par artiste, producteur originale d'une œuvre d'art, n'est pour lui qu'un imitateur de l'apparence des choses. Platon interroge ici le savoir-faire de l'artiste : en quoi consiste-t-il ?
Pour répondre, le personnage de Socrate utilise le modèle de l'artisanat et, plus précisément, de la menuiserie. Il explique qu'il existe en tout "trois espèces de lit" :
- l'Idée du lit : pour Platon, qui croit en l'existence d'Idées représentant l'essence de chaque chose, c'est la divinité qui en est l'auteur ;
- la copie de l'Idée du lit : il est construit par le menuisier à partir de l'Idée de lit, le menuisier doit connaître l'objet qu'il construit, son essence, il a la connaissance de ce qu'est le lit et sait le produire ;
- la copie de la copie de l'Idée du lit : le peindre reproduit une image du lit réalisé par l'artisan qu'il tente de rendre le plus proche possible de ce qu'il perçoit ; pour cela, il n'a pas besoin de connaître ce qu'est le lit, il imite simplement son apparence à partir du lit produit par le menuisier.
Or de ce point de vue, seuls la divinité et le menuisier produisent effectivement un lit, le peintre lui n'est qu'un imitateur, il crée un lit qui est une illusion, "un fantôme". L'objet de la peinture (et plus généralement de tout art) n'est donc pas de "représenter ce qui est tel", mais "ce qui paraît, tel qu'il paraît" et par conséquent la peinture est "l'imitation de l'apparence". Les œuvres d'art ne montrent donc pas les choses telles qu'elles sont en soi, mais telles qu'elles nous apparaissent. Plus grave : elles renforcent notre croyance en la réalité des choses qui nous apparaissent alors qu'elles ne sont elles-mêmes que des représentations dégradées de l'Idée. L'art n'est pas seulement condamnable du point de vue de l'affaiblissement du courage (cf. critique du Livre III), mais aussi parce qu'il nous détourne de la recherche de la vérité.
2. L'art comme connaissance
Dans La Poétique (355 av. J-C. environ), Aristote (384-322 av. J.-C.) traite également de l'imitation (mimèsis). Comme pour Platon, l'artiste représente le réel selon une certaine forme. Mais, contrairement à Platon, Aristote ne voit pas dans le travail de l'artiste une imitation des apparences, une simple illusion.
Dans le chapitre IV de La Poétique, Aristote évoque le plaisir de l'imitation. On a fait de lui le théoricien de l'art comme imitation au sens de représentation exacte des choses, notamment en reprenant cette phrase de la Physique : "l'art imite la nature" (II, § 11). Ainsi entendu, le plaisir de la contemplation reviendrait à admirer la précision avec laquelle l'artiste serait parvenu à copier le réel et à reproduire les traits jusqu'aux moindres détails.
Cependant, la lecture du texte permet de constater que l'imitation au sens aristotélicien ne signifie pas copie exacte d'un modèle. Aristote explique, en effet, que la poésie a deux causes naturelles : l'apprentissage et le plaisir. L'homme, davantage que les animaux, recourt aux imitations pour apprendre. En outre, il prend plaisir à imiter.
Pour démontrer ce qu'il avance, Aristote en appelle à l'expérience : ordinairement, la vue d'animaux ignobles ou de cadavres nous procure un sentiment de dégoût, or dans les oeuvres artistiques, non seulement nous ne sommes pas dégoûtés, mais en plus, nous pouvons parfois y trouver un certain plaisir et apprécier contempler des objets représentants des choses horribles.
Or, concernant ce plaisir, Aristote estime que cela s'explique par le fait que nous aimons apprendre : "si l'on se plaît à voir des représentations d'objets, c'est qu'il arrive que cette contemplation nous instruit". La contemplation d'oeuvres artistiques nous fait réfléchir sur ce que sont les choses, elle nous renseigne par exemple sur la nature de l'homme. En outre, le fait de ne pas parvenir à prévoir la suite de l'action, par exemple au théâtre, nous permet de prendre du plaisir à la manière dont se déroule l'intrigue, d'apprécier les rebondissements.
L'art comme imitation n'est donc pas une représentation purement passive de la réalité : dans sa composition d'une oeuvre, un artiste élimine tout ce qui n'est pas essentiel à la compréhension de ce qui est représenté. C'est pourquoi elle peut être un acte de connaissance pour le spectateur. L'art n'a pas pour fonction d'échapper à la réalité, mais au contraire de mieux se l'approprier. La mimèsis n'est donc pas forcément une imitation au sens strict du mot, mais une représentation nécessitant à la fois distance et abstraction. Elle fait apparaître le nécessaire et le général qui se dissimulent dans l'expérience en se mêlant au particulier et au contingent.
Il faut également ajouter que dans le chapitre VI de La Poétique, Aristote analyse de la tragédie et souligne que la représentation d'émotions violentes sur scène permet aux spectateurs de réaliser une catharsis (mot grec signifiant purgation, purification), c'est-à-dire une purgation de ses propres passions. Les spectateurs s'identifient aux personnages dont les passions coupables sont punies par le destin et ils se retrouvent délivrés des sentiments inavouables qu'ils éprouvent. Pour les théoriciens du classicisme, le théâtre va ainsi avoir une dimension morale et édificatrice (en psychanalyse, la catharsis consiste à se délivrer d'un sentiment encore inavoué).
3. L'universalité du beau
Chez les Grecs, l'idée d'art n'est pas encore autonome de la technique. C'est la réflexion sur la nature du beau qui va conduire à séparer les arts techniques des beaux-arts, c'est-à-dire des arts qui ont pour objet spécifique la représentation du beau.
Dans La Critique de la faculté de juger (1790), Emmanuel Kant (1724-1804) donne une définition du beau qui est resté célèbre (§ 6) : ce qui plaît universellement sans concept. Dans le paragraphe précédent (§ 5), il compare la satisfaction que procure l’agréable, le beau et le bon. Dans le cas du bon et de l’agréable, la satisfaction entretient un lien avec l’objet : l'agréable est lié au besoin, c'est ce qui procure un plaisir et le bon est ce qui est estimé ou respecté. Ainsi qu’il le souligne au § 7, l’agréable renvoie à l’expression "à chacun son goût" : chacun est la mesure de ce qu’il trouve ou non agréable, c’est purement subjectif. Quant au bon, il se distingue du beau en ce qu’il peut être défini et représenté par un concept, c'est purement objectif. Mais quand nous disons "c’est beau", nous exprimons une satisfaction qui n'est ni purement subjective, ni purement objective.
Si l’on se concentre sur la distinction entre le beau et l’agréable, on observe que le critère essentiel de démarcation est l’universalité. Selon Kant, "chacun appelle agréable ce qui fait plaisir ; beau ce qui lui plaît simplement" (§ 6). Tout d’abord, nous avons en commun avec les animaux d’être capables de trouver des choses agréables, mais la beauté n’a de valeur que pour les hommes car en plus d’être doués de sensibilité, ils sont aussi raisonnables. En outre, la satisfaction du goût pour le beau est la seule à être désintéressée et libre. Lorsque nous avons faim, nous sommes enclins à trouver bon n’importe quel plat. "Avoir du goût", c'est savoir apprécier quelque chose sans être intéressé par elle. C'est un jugement qui est libre de tout besoin.
Selon Kant, si le beau est "l’objet d’une satisfaction désintéressée" (§ 6), alors il est forcément universel. L’argument est le suivant : lorsque nous jugeons un objet beau, la satisfaction qu’il suscite en nous nous laisse "entièrement libre" par rapport à cette satisfaction : la motivation n’est pas donc pas personnelle, propre à soi, elle suppose quelque chose de plus. Pour Kant, ce quelque chose en plus consiste en l'attente que notre auditoire adhère à notre observation : quand nous disons "c'est beau" nous faisons comme si tout le monde pouvait constater en même temps que c’est beau. Cela ne signifie pas que tout le monde trouve nécessairement que telle œuvre d’art est belle, mais que lorsque nous le disons, nous croyons que cela devrait être le cas pour tout le monde.
Ainsi, en parlant du beau de cette façon, on considère que l’objet est beau en lui-même, "comme si la beauté était une structure de l'objet". En cela, le jugement esthétique fonctionne de manière similaire à un jugement logique : le jugement esthétique (ou jugement de goût) est la faculté de juger du beau. Il est esthétique (du grec aisthèsis : sensibilité) car il ne nous renseigne pas sur l'objet, mais sur la manière dont notre sensibilité est affectée par l'objet. Le jugement est logique quand il nous dit ce qu'est l'objet, il est universel et conceptuel. Or si le beau se rapproche de la connaissance au sens où il comporte une prétention à l’universalité, il reste sans concept : le seul élément qui s’impose à nous lorsque nous disons "c’est beau", c’est notre état subjectif.
La connaissance fonctionne par concept. Le concept est ce qui permet de rendre compte de phénomènes singuliers en les appréhendant par leurs traits marquants. Or le beau n’est pas un concept : il ne peut pas faire l’objet d’une définition permettant de saisir plusieurs cas singuliers selon des critères précis. Cela s’explique par le fait qu’on ne peut pas conceptualiser des sentiments de plaisir ou de peine. Si c’était le cas, nous pourrions classer objectivement les œuvres d’art, dire lesquelles sont laides, faire une hiérarchie entre les plus belles. Pour le bon, qui est une satisfaction objective, il est possible de trier les œuvres en considérant seulement leurs qualités techniques car les critères sont objectivables. Mais pour le beau, ce n’est pas possible. En ce sens, le beau conserve une dimension énigmatique, s’il nous paraît évident de dire qu’une chose est belle, il est très compliqué de dire pourquoi.
4. Le génie comme don naturel
Dans Le Crépuscule des idoles (1888), Nietzsche (1844-1900) cherche à surprendre un certain nombre d'idées que nous adorons pour les conduire au crépuscule : il leur reproche de nuire à la vie et d'empêcher l'homme de s'épanouir. Sa méthode est celle du coup de marteau : à la manière d'un médecin qui ausculte son patient, il fait parler ces idoles pour mettre en évidence leur essence mortifère car elles ont rendu l'homme malade et il convient donc de s'en défaire.
Au § 24 de la partie intitulée "Flâneries inactuelles", il fait état de ses réflexions sur le mouvement de l'art pour l'art qui est, selon lui, d'abord un rejet de la morale chrétienne. "L'art pour l'art" est une formule apparue au XIXe siècle qui correspond au courant littéraire parnassien qui revendique un art inutile, sans engagement politique ou moral. On doit sa théorisation à Théophile Gautier (1811-1872) qui, dans Mademoiselle de Maupin (1834), écrit : "il n'y a vraiment de beau que ce qui ne peut servir à rien". Pour Nietzsche, à travers ce courant, il s'agit pour l'artiste de lutter contre la domination de la morale sur l'art. Plus généralement, il estime que "la lutte contre la fin en l'art est toujours lutte contre les tendances moralisatrices dans l'art". Ainsi, la revendication de l'art pour l'art est d'abord à interpréter dans le sens d'une résistance à la tentation moralisatrice de l'art.
Mais Nietzsche, s'il souscrit à cette lutte contre la moralisation de l'art dans sa dimension chrétienne, c'est-à-dire contre cette morale qui étouffe la vie, relève aussi la dimension tautologique de l'expression. Un art qui n'a pour fin que lui-même n'est finalement qu'"un serpent qui se mord la queue". Pire, cette formule serait même le signe "d'une passion pure" : dénoncer l'intrusion de la morale dans l'art, c'est encore être sous la puissance du préjugé consistant à croire que l'art devrait être moral. La position de Nietzsche est que "l'art est le grand stimulant de la vie", c'est-à-dire que l'instinct de l'artiste ne va pas à l'art lui-même, mais "à la vie, à un désir de vie".
Nietzsche s'adresse toutefois une objection à lui-même : l'art montre des événements de la vie qui sont laids, durs ou douteux. Peut-être qu'au fond, l'art comme la morale voudrait éteindre la passion de la vie. C'est en tout cas l'interprétation qu'il prête à Schopenhauer de la tragédie : celle-ci n'aurait pour but que de "disposer à la résignation". Pour Nietzsche, cette position est "l'optique d'un pessimiste" et il vaut mieux faire appel aux artistes eux-mêmes, non aux philosophes, pour comprendre ce qui se joue derrière la tragédie.
L'artiste tragique à travers son oeuvre affirme l'absence de crainte devant ce qui est terrible est incertain. Il glorifie la capacité à dépasser tout événement troublant, il fait l'éloge de "cet état victorieux" face à l'âpreté de l'existence. La tragédie est un moyen pour l'homme héroïque de célébrer son endurance envers les souffrances de la vie. Elle donne la force pour être capable d'affronter avec joie la cruauté du monde. L'art affirme cette joie et surtout la nécessité de s'élever au-dessus d'une vérité recherchée aux dépens de la vie.