Proposition de traitement par mlle R. B.-N., T 2, lycée naval de Brest, janvier 2026.
Dans le film Leave no tracede la réalisatrice Granik, un homme se réfugie dans la forêt avec sa fille, Tom, suite à un traumatisme de guerre. Le père de la protagoniste semble alors contrôlé par son passé puisque pour se reconstruire après les horreurs qu’il a subies, il se doit de quitter la société humaine. Le passé dicte la décision du père, qui semble extrême et presque irrationnelle, et fait de lui ce qu’il est, car il obéit à sa peur et son besoin d’isolement découlant de son vécu.
Le passé, au sens personnel, se réfère à l’ensemble de souvenirs expériences et vécus qui façonnent un individu, donc modèlent le « je » de chacun, mais surtout le moi, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus intime en soi. Plus globalement, le passé désigne une échelle de temps plus longue, pouvant représenter une histoire familiale ou encore nationale. Il désigne une période datée et terminée. Néanmoins, malgré son caractère fini, le passé représente la somme de ce qu’a vécu un individu et l’histoire qui le précède ; donc est non négligeable. Les philosophes s’accordent sur le fait que ce vécu existe, et se sont toujours questionnés sur sa capacité à modeler les hommes et à construire l’essence, le socle profond de l’individu.
Ainsi, le passé d’un homme peut-il résumer ce qu’il est ? L’homme bâti par le passé, mais vivant dans le présent, est-il libre ou enfermé par son vécu ? {Le passé peut-il être déconstruit ou reconstruit ?} De ce fait, » suis-je ce que le passé a fait de moi? »
Tout d’abord, l’homme est constamment soumis à son passé et ne peut s’en détacher tant celui-ci l’a construit. Néanmoins, l’homme est certes influencé par son vécu, mais est surtout la « somme de ses actes » et considérer la primauté du passé sur le présent constitue un non-sens.
L’homme est bâti par son passé et ce qu’il est demeure indissociable de ce qu’il a vécu.
Freud, éminent penseur du 20e siècle, publie en 1916 Introduction à la psychanalyse, ouvrage dans lequel il démontre que l’homme est gouverné par son passé. Dans L’Interprétation des rêves et Trois essais sur la théorie sexuelle, il reprend la formule du poète romantique anglais William Wordsworth, dans My Heart Leaps Up (1802) : “The Child is father of the Man.” et soutient que « l’enfant et le père de l’adulte ». Par cette phrase choc, le philosophe et psychanalyse explique que l’homme est soumis à son passé et à son éducation. L’enfant serait donc le maître de l’homme en puissance, sans pour autant être conscient de son importance capitale. L’enfant, trop jeune et naïf pour appréhender la complexité de la mission qui lui incombe, doit cependant composer son moi du futur. Freud déclare également dans son Introduction à la psychanalyse : « le moi n’est pas libre dans sa propre maison ». L’homme serait donc prisonnier d’un ensemble de paramètres dominés par son passé et pourtant ne cesserait de se croire tout-puissant. Doté d’une conscience venant du latin « cum-scire », signifiant avec savoir, il est, selon Freud, persuadé de connaître et de maîtriser alors qu’il ne détient même pas de pouvoir sur son propre esprit. Freud évoque le concept de l’inconscient qui agit sur l’individu sans que celui-ci le sache. C’est pourquoi le philosophe développe la psychanalyse dont l’objectif est de décrypter cet ensemble de paramètres obscurs qui rendent l’homme soumis à lui-même. L’homme obéit en effet à son passé et à son inconscient, qui se matérialise à travers des rêves, pulsions et lapsus comme l’explique Freud notamment dans L’interprétation des rêves. Selon le psychanalyste, le moi serait un médiateur composé du ça, c’est à dire du réservoir de pulsions régi par le plaisir, et du surmoi, soit d’une instance morale résultant d’une intériorisation des normes et valeurs sociales. Ces deux composés sont tous deux soumis au passé, donc, par implication, le moi y est également soumis.
De plus, le passé qui constitue donc l’ensemble des éléments vécus par l’homme, dicte ce qu’il est, soit son essence. L’essence se rapporte à sa nature, dérivée du terme latin natura, lui-même emprunté à nascor, signifiant naître. Ainsi, ce que l’homme est viendrait directement de sa naissance. Cette conception stoïcienne appelle à respecter sa place dans le Cosmos, à ne pas modifier ce « bon ordre » en grec. Cette pensée est connexe à celle de Freud puisque l’individu, qui n’est pas libre des paramètres de sa naissance, est soumis à son passé. Le passé est alors considéré au sens plus large, et représente la place dans la société, dans la famille… La place de l’individu lui impose une série de droits et devoirs, qui construisent ses actions du présent.
Le passé semble bien s’immiscer partout et se manifeste à des moments inattendus. Les souvenirs s’imposent à l’homme sans qu’il les ait commandés. La madeleine de Proust et un célèbre exemple de ses souvenirs qui envahissent l’esprit, déclenché par un élément fortuit. Proust, dans son livre Du Côté de chez Swann, publié en 1913, évoque ainsi une réminiscence subite après avoir goûté à un de ces gâteaux beurrés. Cette dégustation lui fait retrouver pendant un instant jugé infini une part de son enfance. La Madeleine, expérience sensorielle, provoque une réaction mnésique qui induit une translation entre le présent et le passé. Proust évoque alors des souvenirs d’enfance et explique avoir été transporté dans « l’édifice immense du souvenir ». Cette expression démontre que le passé est un ensemble de paramètres complexes, imbriqués les uns dans les autres.
Ce ressouvenir rejoint la thèse de Platon. Ce dernier explique, dans Le Banquet, dans le mythe de l’androgyne, que les hommes ont autrefois connu les Idées absolues, mais les ont oubliées. Quelques fois pourtant, l’homme retrouve cette partie enfouie de son passé en se tournant notamment vers la philosophie.
En outre, les hommes semblent être conditionnés par leur éducation et leur passé, qui marquent leur comportement. {Le sociologue Pierre Bourdieu explique, qu’au delà du déterminisme biologique et psychologique, chaque individu est le produit de son inscription dans un contexte socio-historique particulier. L’homme est soumis à un ensemble de paramètres telle que son époque de naissance, sa classe sociale, sa culture, ou encore sa famille ; ce tout formant l »habitus« . Cet habitus désigne les dispositions qui structurent la manière de penser, de sentir et agir d’un individu. L’enfant d’ouvrier n’a pas les mêmes dispositions langagières, corporelles esthétique que l’enfant de la bourgeoisie intellectuelle. Ces différences acquises très tôt et souvent inconsciemment orientent durablement les trajectoires sociales.} Dans cette même idée, les enfants victimes de violence auront plus tendance à reproduire cette violence subie. L’homme, dont l’environnement de départ est défini, et qu’il ne peut choisir, est soumis au déterminisme. Spinoza, dans saLettre 58 à Schuller, compare l’Homme à une pierre qui est lancée dans une pente. Le philosophe offre une métaphore du manque de liberté de l’être humain. Celui-ci dégringole telle une pierre suite à un lancer, obéissant donc au passé puisque cette dernière a bien dû être projetée à un instant de donné. Il explique : « L’homme est conscient de ses appétits mais ignorants des causes qui les provoquent ». Les hommes sont donc incapables de connaître l’origine de leurs désirs alors qu’ils y sont constamment soumis. L’homme ne possède donc pas ou peu de libre arbitre et est réduit à obéir à ce qu’il lui est antérieur.
Dans le film The Lost City of Zdu réalisateur James Gray, le protagoniste, Percy Fawcett, dont le père était alcoolique, est soumis a son passé. Le héros, éminent géographe, est condamné par son passé à se battre pour rattraper les erreurs de son géniteur et redorer l’image familiale.
Ainsi, l’homme semble sans cesse soumis à son passé et ce qu’il est paraît directement découler de son vécu. Néanmoins, considérer que l’essence de l’individu relève de quelque chose de daté, n’est-il pas absurde ?
L’Homme est certes influencé par son passé mais demeure surtout « la somme de ces actes ».
Dans la conférence L’existentialisme et un humanisme de 1946, Sartre affirme : « Désormais ce n’est plus l’essence qui précède l’existence, mais l’existence qui précède l’essence ». Sartre démontre alors qu’un homme lâche est seulement celui qui a manqué de courage et nie l’excuse du passé ou de l’essence. De ce fait, dans le film Snow Therapy de Ruben Östlund, lors de vacances en ski en famille, une avalanche se déclenche et le père de famille, dans la panique, s’enfuit sans même un regard pour sa fille et sa femme. Cette lâcheté ne découle pas de son passé, ce qui prouve bien que ce dernier ne construit pas totalement les individus. L’homme est d’abord ses actes présents, bien que ces derniers soient influencés par le passé. Considérer que l’homme est ce que le passé fait de lui est incohérent puisque que celui-ci vit dans le présent. Sartre montre dans « La République du silence » (Les Lettres françaises, 9 septembre 1944, n° 20) que l’homme est libre et affirme même:« Les Français n’ont jamais été aussi libres que sous l’occupation ». Il démontre que la liberté, dans cette période trouble, était directement pesée, réfléchie. Les hommes ont pris conscience de sa valeur et pouvaient en user aussi bien pour dénoncer que pour recueillir, pour sauver ou condamner, notamment des juifs ou des résistants. Cette liberté était indépendante du passé de chacun.
De surcroît, les hommes, malgré un passé qui a certes une influence sur leur personne, ont possibilité de faire table rase de ce dernier. Bachelard, dans La Formation de l’esprit scientifique de 1938 évoque non seulement la capacité humaine mais la nécessité d’effectuer cette « tabula rasa » afin de progresser. Les hommes, pour augmenter leurs connaissances scientifiques, doivent dépasser des obstacles épistémologiques. Le verbalisme, les idées reçues, les sens ou encore l’animisme nuisent à la progression scientifique. Cette aptitude humaine à se détacher du passé prouve que celui-ci ne résume pas un individu car dans ce cas-là, l’homme serait dans l’incapacité de prendre du recul par rapport à son vécu.
De plus, l’Homme selon Spinoza est certes une pierre qui tombe suite à un passé donné et déterminé, mais a l’aptitude d’être libre. La liberté est une liberté de conscience. C’est pour cela qu’il est nécessaire de se détacher de « l’asile de l’ignorance », qui condamne les hommes à une illusion de compréhension du monde, pour aller vers une réflexion plus théologique. Par cette réflexion et cet apprentissage dissociées des idées reçues et du passé, l’Homme devient plus libre.
Pour conclure, l’homme est façonné par ce passé qui l’influence sans cesse. Il est soumis à son vécu et s’en détache difficilement. Néanmoins, l’homme est surtout la somme de ses actes, l’homme dans le présent et le passé a beau avoir une forte influence sur lui, considérer que l’homme et son passé paraît incohérent.
Ouverture ajoutée
{Bergson, dans son ouvrage Essai sur les données immédiates de la conscience critique la conception spatiale du temps et propose de considérer le temps comme un écoulement continu et non une somme d’des instants successifs et juxtaposés. Le moi de chaque individu, comme une mélodie, ne prendrait sens, selon lui, qu’avec les notes qui le précédent, et celles actuelles.}
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Proposition de traitement par mlle M. T., T 2, lycée naval de Brest, janvier 2026.
Dans Du côté de chez Swann, Marcel Proust évoque « l’édifice immense du souvenir », désignant l’ensemble de ce qui, ancré dans la mémoire, constitue un être humain, comme une immense cathédrale faite de sensations ; odeurs, images, paroles… Ces souvenirs, témoins du passé subsistant dans chaque individu, seraient donc partie intégrante de ce qui fait que nous soyons nous-mêmes, selon Marcel Proust, en étant physiquement des piliers, des fondations, des murs. Il ne serait donc pas envisageable d’en retirer une partie, au risque de fragiliser cette immense structure. Cette cathédrale, image désignant le « moi », est ainsi une construction vaste et complexe. Le « moi » est à la fois la singularité qui différencie chacun des autres, l’ensemble des souvenirs, mécanismes intellectuels, convictions, sensibilité qui caractérisent un individu, forgent son identité et son caractère et représente également la certitude des Hommes qu’ils existent comme une conscience, pouvant faire usage d’un libre arbitre qui fait que « moi » a une raison d’exister et peut agir librement.
Cependant, un petit enfant n’a pas encore réellement de souvenirs, et on peut pourtant constater des traits de caractère propres à chaque enfant dès le plus jeune âge. L’identité d’un individu, son « moi » est-il alors véritablement construit uniquement de souvenirs ? Le passé joue-t-il un rôle central ou seulement secondaire dans la construction de nous-mêmes ? Cet édifice est-il absolument permanent ou peut-il être déconstruit, reconstruit ? Enfin, « Suis-je ce que le passé a fait de moi ? ».
L’individu se construit autour de son passé, cependant, affirmer que le « moi » est uniquement une construction du passé revient à restreindre la liberté de l’individu et peut le brider. Le passé nous influence plutôt sans nous déterminer ; l’Homme, marqué malgré lui par celui-ci, conserve une part de liberté et peut tirer sa force de ce passé.
Le « moi » de chacun se construit autour de son passé qui ressurgit en permanence, le caractérise et lui donne sa singularité.
Ce sont en effet les expériences qu’un individu fait du monde qui forgent son caractère, ses convictions ou encore ses goûts : l’ensemble des éléments qui permettent de l’identifier, de le différencier des autres et grâce auxquels il s’affirme comme « moi », au sens d’être, de conscience existant pleinement car capable de faire ces expériences qu’elle garde en mémoire. Un « moi » unique, et non réplique de tous les autres « moi » qui l’environnent par la diversité et la complexité de ces expériences. Chacun garde ainsi en mémoires des épisodes de sa vie que d’autres n’ont pas connus, qui lui feront adopter un comportement différent, propre à ce que cet épisode aura suscité en lui. Quelqu’un ayant vécu un passage traumatisant verra son attitude changer inévitablement au regard de la source de ce traumatisme, comme quelqu’un qui aurait survécu à la noyade se baignerait certainement moins aisément qu’un autre n’ayant jamais surmonté cette épreuve. Les existentialistes vont même jusqu’à accorder aux actions d’une personne au long de sa vie une importance cruciale dans le jugement que nous portons sur elle. Or au terme d’une vie, lorsque les actions passées seront définitivement plus considérables que celles à venir, cela revient à accorder une importance immense à ce passé dans la détermination de son « moi » pour un individu. Ainsi, le passé serait comme gravé à jamais en chacun de nous, nous qui serions « la somme de [nos] actes », selon la formule de Sartre prononcée lors de sa conférence L’existentialisme est un humanisme après la Seconde Guerre mondiale.
Chaque individu est comme conditionné par le souvenir d’un état de nature passé qu’il garde malgré tout en mémoire. Les existentialistes ne tiennent pas compte d’une éventuelle essence de l’Homme, de ce qui le constitue intrinsèquement, préférant considérer la vie menée par l’Homme lui-même. Cependant, les débuts de la psychanalyse, aux alentours du début du XXème siècle, mettent en lumière des pulsions de l’être humain qui, selon Sigmund Freud, lui viendraient de son état de nature passé. Dans Malaise dans la civilisation, il avance que le malaise des Hommes vivant en société viendrait de ce que celle-ci bride leurs instincts naturels, étouffe les quelques restes d’une condition passée au sein de la nature afin de maintenir les Hommes soudés et de faire perdurer la société, mais que ces instincts menacent en permanence de ressurgir et de précipiter les civilisations dans leur ruine. Ainsi, le souvenir d’un état passé se révèlerait malgré les Hommes dans leur inconscient, le « es » qui, bien qu’arrêté par le « über-ich », la part de nous-mêmes ayant intégré les normes de la société, transparaît malgré tout sous forme de pulsions difficilement contrôlables, trahissant ce « es » qui influence la conscience et forge le « moi ». Dans Métapsychologie, Freud envisage une cure par la parole, permettant de libérer ces pulsions venant notamment d’un état passé qui nous influence.
Ainsi, le « moi » de l’individu est construit par les expériences qu’il aura faites durant sa vie, mais également par la mémoire d’un état passé de nature refoulé. Ce passé peut-il cependant être absolu ? N’est-ce pas un frein pour l’Homme, un fardeau l’empêchant de progresser ?
Le « moi » de l’individu ne peut être considéré que comme une construction du passé, ce qui reviendrait à restreindre la liberté de l’individu.
Le fait d’accorder aux choses passées un statut absolu, une importance démesurée, est en effet à la fois dangereux et profondément antinaturel, revenant à nier un élément essentiel de l’identité des Hommes ; l’élan de vie, qui s’appuie certes sur le passé, mais agit dans l’instant présent et mène l’individu à se projeter vers le futur malgré une incertitude permanente de ce que sera l’instant suivant. C’est le constat que fait Eric Sadin dans Le désert de nous-mêmes (éd. L’échappée, 2025), où, analysant les principes du fonctionnement des IA génératives, il pointe une différence fondamentale dans l’utilisation du langage entre celles-ci et les humains, puisqu’elles s’appuient sur « l’ayant-existé », à l’aide d’algorithmes définissant par des constats de récurrence des formulations à utiliser. Cet ayant-existé a donc une forte chance de se reproduire, selon des lois statistiques et de probabilités, mais sans l’intervention de cette impulsion de vie, menant l’Homme à se confronter à l’inconnu, et à poursuivre l’expérience qu’il fait du monde par laquelle il construit son identité.
Le passé peut également devenir un fardeau et un frein pour l’Homme. Des évènements traumatisants peuvent en effet comme tétaniser un individu, le heurter fortement au point d’en perdre une part de son identité voire de la rejeter, si certains souvenirs lui font horreur. Le titre de l’œuvre de Primo Levi : Si c’est un homme, met en avant ce doute, cette confusion sur la définition que nous pouvons encore avoir de notre humanité, des éléments que nous pouvons prendre en considération pour nous définir, après les épisodes de violence débridée et de crime que l’auteur a vécus. S’il n’y a pas possibilité de surmonter les évènements passés, si ceux-ci conservent une place absolue dans l’identité d’un être qui les rejette, il est difficile d’imaginer que celui-ci puisse encore trouver la force de faire l’expérience du monde, trop marqué par ce qu’il y a enduré. Le « moi », sans cette expérience renouvelée du monde, serait donc privé de l’espoir de faire évoluer son identité, et risque donc de se détruire lui-même s’il la rejette déjà. Primo Levi fut l’un de ceux qui ne parvinrent à endurer ce fardeau du passé, et sa mort tragique en est la conséquence.
Le passé ne doit pas seul déterminer qui nous sommes, lui accorder un statut absolu étant à la fois antinaturel et dangereux, pouvant brider et étouffer les Hommes s’il constitue un fardeau trop lourd et menacer le « moi » s’il ne peut évoluer.
Cependant, bien qu’il soit un poids pour de nombreux individus, pouvons-nous nous libérer totalement de notre passé ? Devons-nous le nier, ou ne pouvons-nous en tirer une force ?
Le « moi » de chacun est influencé par son passé, sans que celui-ci ne le détermine.
En effet, l’Homme ne peut faire table rase de ce qu’il a vécu, et des évènements qu’il tente d’oublier peuvent ressurgir malgré lui, à des moments où il ne s’y attend pas, tout comme des évènements heureux qu’il se réjouit de se remémorer, à l’image du souvenir que Proust évoque avec sa tante, auquel il est rappelé par surprise par le goût de la madeleine et du thé. Que des souvenirs soient bons ou mauvais, nous ne pouvons les enfouir définitivement, selon la thèse de Freud que l’inconscient en conservera des traces et les fera ressortir. L’Homme conserve cependant une liberté vis-à-vis de ce passé, notamment dans la représentation qu’il s’en fait. Dans son Manuel (paragraphe VIII), Epictète évoque cette liberté : « Veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et non qu’elles arrivent comme tu voudrais qu’elles arrivent ». Ainsi, l’Homme ne doit pas se braquer face aux évènements, mais les accepter comme évènements qu’il ne contrôle pas mais avec lesquels il peut seulement changer son rapport, qu’il peut percevoir comme faisant partie d’un tout, obéissant à un ordre naturel qui le dépasse et qu’il ne doit pas bouleverser. Nous devons donc accepter les évènements de notre vie, et cela vaut pour les évènements passés comme pour les évènements à venir. Le seul moyen que nous ayons de retrouver notre « moi », au sens de la place qu’il occupe dans l’univers, est de comprendre l’ordre du monde et de ne pas s’en offusquer, d’accepter un passé même douloureux et de se trouver ainsi en paix avec soi-même.
Le passé peut également être une source de force pour l’individu, lui permettant de s’accepter et de se réconcilier avec lui-même. En effet, le passé peut être vu comme un espoir pour l’Homme, comme dans le Banquet de Platon. Dans cette œuvre, Platon propose que les Hommes aient initialement été des entités sous forme de sphères vivant auprès des Dieux, au contact de la vérité. Malheureusement, ayant voulu prendre plus que leur part au banquet, ils furent jetés sur Terre par Zeus, se brisèrent en deux puis devinrent des corps, aveuglés par leurs passions et leurs désirs. L’art de la dialectique est cependant un moyen pour eux de se libérer de cette prison charnelle pour se remémorer leur ancienne condition divine, et accéder, par le biais de ces souvenirs, à la vérité à laquelle ils avaient accès, toujours ancrée en eux mais qu’ils ne parviennent à distinguer à cause de leur corps embourbé dans leurs passions. Un espoir d’élévation spirituelle réside donc dans le passé des Hommes, qui pourrait leur faire retrouver leur « moi », l’essence qui les constitue avant d’être atténuée par le corps et les passions. [Ainsi, ce mythe de Platon met-il en évidence une tension chez l’Homme entre une vie déterminée par ce corps qui l’empêche, avec sa pesanteur et ses illusions, de connaître la vérité, et les efforts qu’il peut produire pour s’en libérer, sa liberté résidant précisément dans cet effort de connaissance.]
Des évènements ayant marqué nos années passées peuvent même être source de force, de courage. Dans Le silence des agneaux de Thomas Harris, Clarice Starling, étudiante du FBI sur la piste d’un tueur en série, est en effet hantée par le souvenir des agneaux de Pâques égorgés sous ses yeux quand elle était enfant. Cependant, loin de la paralyser, ce souvenir est pour elle une force qui la pousse à vouloir sauver les victimes du tueur, espérant ainsi faire taire les hurlements des agneaux qu’elle entend encore la nuit. La recherche du « silence des agneaux » représente la générosité, la compassion dont elle est capable, et ce traumatisme passé la rappelle à cet élan d’altruisme, ce devoir moral qu’elle doit accomplir pour vivre en paix avec elle-même, en accord avec ses principes, en respectant ce qui la caractérise et motive son combat : ce qui constitue son « moi ».
Ainsi, le passé influence l’individu, qui en conserve des traces malgré lui, mais ne le détermine pas. L’Homme conserve une part de liberté et peut non seulement accepter son passé, mais aussi en tirer une force, pour retrouver son « moi », et vivre en accord avec lui.
Finalement, le passé joue en effet un rôle important dans la construction du « moi » d’un individu, le façonnant tout au long de sa vie, les expériences que nous faisons du monde restant ancrées dans notre mémoire et les souvenirs d’un état passé ressurgissent en permanence. Cependant, affirmer que le « moi » est uniquement une construction du passé revient à restreindre la liberté de l’individu, voire à l’étouffer, accorder un statut absolu au passé étant un acte antinaturel pouvant freiner l’Homme s’il s’agit d’un fardeau trop important. Le passé, plutôt, nous influence sans nous déterminer ; l’Homme, marqué malgré lui par son passé dont il ne peut se défaire, garde une liberté intérieure lui permettant de vivre en paix avec son passé, voire d’en tirer une force pour retrouver, accepter et respecter ses principes, ses élans naturels : ce qui constitue le « moi » de chacun.
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Sujet n°3 : Commentaire du texte de Freud dans son Introduction à la psychanalyse
Proposition de traitement par mlle A-M.C – T3
« Dans le cours des siècles, la science a infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu’elle a montré que la Terre, loin d’être le centre de l’univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine (1) avait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique, lorsqu’elle a réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s’est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c’est à eux que semble échoir la mission d’étendre cette manière de voir avec le plus d’ardeur et de produire à son appui des matériaux empruntés à l’expérience et accessibles à tous. D’où la levée générale de boucliers contre notre science, l’oubli de toutes les règles de politesse académique, le déchaînement d’une opposition qui secoue toutes les entraves d’une logique impartiale ».
Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse (1916), Ile partie, chap. 18, trad. S. Jankélévitch, Payot, colt. «Petite Bibliothèque», 1975, p. 266-267.
1) Il s’agit de l’astronome Ptolémée qui fit ses observations à Alexandrie.
Depuis l’apparition des hommes dans la nature environnante, dans le biotope, ces derniers n’ont cessé de la questionner et de l’exploiter afin d’en percer tous les mystères. Kant, dans sa Critique de la raison pure incite les hommes à « la forcer à répondre à ses questions pour ne pas se laisser conduire, pour ainsi dire, en laisse par elle ». C’est ce qu’ont fait les hommes pendant des siècles, passant ainsi d’une lecture mythologique de cette nature à une lecture scientifique mais toujours en se croyant dotés d’une place privilégiée au sein de ce biotope. Cet aveuglement narcissique les a amenés à commettre des erreurs de jugement.
Freud, dans son texte, Introduction à la psychanalyse, met justement en lumière ces blessures narcissiques de l’humanité en passant par deux démentis pour affirmer sa thèse qui est que, si les hommes se sont déjà trompés dans l’interprétation de la place qu’ils occupent dans la nature, ils peuvent également s’être trompés au sujet de celle qu’ils occupent dans leur corps.
Freud construit son argumentation en évoquant tout d’abord le chamboulement de la révolution copernicienne, puis celui de la théorie de l’évolution selon Darwin et enfin il vient surprendre les lecteurs avec une nouvelle science née de son invention, la psychanalyse.
Comment donc alors Freud tente-t-il de convaincre ses lecteurs de la véracité de cette nouvelle science ? Son intention est-elle honnête ou fait-il preuve de narcissisme à son tour ?
Freud énonce un premier démenti, celui de la révolution copernicienne.
Pour introduire sa réflexion, Freud insiste sur la longueur nécessaire qu’il a fallu à ces changements avant de s’opérer et d’être acceptés par l’humanité. En effet, cela dû prendre « des siècles » entiers avant de revenir sur les nombreux mensonges sur lesquels l’humanité s’est construite et se reposait. Les hommes, après avoir observé la nature pour trouver des réponses face à leur étonnement (thaumazein en grec) naturel, sont passés d’une lecture mythologique de cette nature à une lecture scientifique grâce aux disciplines qui ont remplacé les sciences naturelles par les sciences exactes comme la physique ou les mathématiques. Cependant, les découvertes faites par ces sciences, qui nous semblent maintenant très évidentes, qui tombent sous le regard, furent tout d’abord difficilement acceptées il y a quelques siècles par l’humanité. Ainsi, lorsque Freud emploie le participe passé « infligé » pour désigner la façon dont « deux graves démentis » sont apparus dans l’humanité, il renvoie immédiatement à « L’allégorie de la caverne » de Platon dans La République, VII. Les prisonniers de la caverne dans ce texte peuvent représenter l’humanité qui est trompée par des siècles de mensonges et de fausses interprétations de la nature, comme si elle ne percevait que des ombres et des sons déformés par le feu et les parois de la caverne. Lorsque les scientifiques, parvenus à se libérer des chaînes de l’erreur, reviennent vers les prisonniers, ces derniers ne peuvent accepter une vérité dérangeante qui les perturbe dans leur stabilité et les scientifiques se retrouvent ainsi violentés.
Freud semble affirmer que l’homme est un être égoïste mais en évoquant un « égoïsme naïf », il suggère également que l’homme l’est par nature, malgré lui. Cet égoïsme serait donc inscrit dans la nature de l’homme. Kant défend cette idée et va même au-delà en évoquant un antagonisme, une violence qui nous caractérise dansIdée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Cela expliquerait pourquoi nous réunir en société paraît si complexe et, ici, pourquoi il faut nous faire violence pour reconnaître les deux blessures narcissiques infligées à l’humanité que tente de mettre en lumière Freud. L’homme a toujours voulu occuper une place centrale dans l’Univers, même dans sa façon d’avoir exploité et arraisonné la nature au moyen de la technique (technê) pour en faire une réserve dans laquelle puiser sans limitations pour fabriquer des outils nécessaires à sa survie.
Pour construire son argumentation, Freud insiste sur la temporalité pour retracer l’histoire de l’humanité à travers les différentes révolutions scientifiques qui l’ont marquée. Il commence donc par rappeler un tournant important pour les hommes lorsque la révolution copernicienne a marqué le passage d’un référentiel géocentrique, où la Terre était « le centre de l’univers », à un référentiel héliocentrique où les astres et les planètes, tournent en fait autour du Soleil. De nombreux autres philosophes ont commenté cette révolution astronomique comme Kant qui remet en perspective la position du sujet comme étant non pas centrale mais en indiquant plutôt que le sujet tourne autour des objets qui lui apparaissent. Cette pensée coïncide en effet avec celle de Copernic qui avait elle-même été précédée par d’autres sciences, comme celle de Ptolémée en Alexandrie, mais l’homme persistait pourtant dans son aveuglement. Son égoïsme l’empêche de prendre conscience que sa vie ne représente qu’un grain de poussière devant l’éternel recommencement du monde dénommé ekpurôsis par les Grecs.
Si les hommes pensaient qu’ils occupaient la planète centrale de l’univers, qu’en est-il de leur place au sein même de cette planète ?
Freud énonce un deuxième démenti, celui de la théorie de l’évolution de Darwin.
Après avoir rappelé une erreur égoïste fondamentale de l’homme sur le plan cosmique et astronomique, Freud s’intéresse au domaine biologique au sein de la nature environnante pris comme biotope, la phusis. Le narcissisme de l’homme semble en effet présent dans tous les domaines, y compris celui de la « recherche biologique ». Freud évoque « la place privilégiée » que croit occuper l’homme comme étant de vaines « prétentions ». En effet, l’homme s’est rapidement rendu compte d’un privilège qui le différencie radicalement des autres animaux, celui de la conscience. Cette faculté lui permet de penser au fait qu’il pense ou de s’apercevoir, c’est-à-dire de se percevoir en tant que percevant, ce que les animaux ne sont apparemment pas capables de faire. Effectivement, il n’y a pas de civilisation de petits pois, la conscience serait ce qui permet donc aux hommes d’établir ces civilisations. De manière générale, la conscience est ce qui met une barrière entre le sujet et l’objet qui n’est donc pas doué de conscience. Mais au-delà de ceci, le proverbe canadien énonçant que « un arbre qui tombe seul dans la forêt ne fait pas de bruit » met en évidence que pour l’homme, il faut qu’un objet ou une action ait été soumise au regard d’au moins une conscience pour pouvoir considérer qu’il a existé, sans quoi il ne peut porter le nom de phénomène (toute chose, élément du donné naturel, apparaissant face à une conscience).
L’homme s’est donc lui-même donné une place supérieure sur tous les êtres vivants peuplant la Terre mais le mythe du Protagoras de Platon rappelle qu’au commencement, l’homme était dépourvu de tout, la plus faible des créatures ayant été oubliée dans la répartition des dons d’Epiméthée. L’homme ne dut son salut qu’aux interventions divines de Prométhée et de Zeus. L’homme pense donc, d’après les récits bibliques, être une créature née de la Main de Dieu au temps de la Création mais Freud réinterroge cet « ordre de la création », suite aux découvertes de Darwin, que l’homme ne semble pas avoir respecté. Avec sa théorie de l’évolution, Darwin démontre que tous les hommes sont des animaux, biologiquement parlant, qui ont évolué grâce à la sélection naturelle au cours de périodes géologiques très vastes. En reniant cette origine d’une « descendance du règne animal », l’homme ne respecte pus cet ordre de la nature défendu par le courant de pensée stoïcien et se retrouve dans l’hubris (la démesure, l’orgueil). Les hommes ont beau avoir tenté de s’élever socialement et intellectuellement, notamment grâce à l’apparition des civilisations, cette nature animale inscrite en eux est « indestructible » et se révèle notamment dans des moments de survie comme dans le film The Revenant réalisé par Alejandro González Iñárritu, lorsque le personnage principal se met à manger des poissons crus ou à dormir dans la carcasse d’un cheval mort. Un autre film, Avatar de James Cameron, illustre la dualité entre les peuples qui ont accepté cette animalité en eux et les liens qui les unissent à la nature, et les « hommes du ciel », à notre image. Freud rappelle une nouvelle fois que cette théorie de Darwin est venue après d’autres recherches qui n’avaient pas été écoutées, toujours opposées aux résistances des prisonniers de la caverne.
Avec cette « dernière révolution », on pourrait penser que Freud achève ainsi son texte en ayant révélé deux blessures narcissiques essentielles dans l’histoire de l’humanité. Pourtant, Freud poursuit son questionnement. Serait-il possible que l’homme se soit trompé jusqu’à la place qu’il occupe dans son corps et qu’une nouvelle révolution soit envisageable ?
Freud énonce son propre démenti, celui de la présence en nous d’un inconscient.
Dans la dernière partie de son texte, Freud dément une nouvelle erreur narcissique inattendue qu’il n’avait pas énoncée au départ. Cette dernière apparait donc de façon soudaine dans le but de marquer d’avantage l’attention du lecteur. Ce nouveau démenti est introduit de la même manière que les deux précédents avec la répétition du participe passé « a infligé », faisant toujours rappel à « L’allégorie de la caverne » de Platon, dans un rythme ternaire éloquent mais aussi accusateur de « la mégalomanie humaine ». Freud se place à présent dans le domaine de « la recherche psychologique » mais il se sert en réalité du nom d’une science déjà connue pour peu à peu s’en défaire et amener sa propre « science ». Il utilise à nouveau une précision de temporalité, « de nos jours », qui ramène le lecteur à un contexte bien plus actuel par rapport aux autres révolutions mentionnées.
Après avoir évoqué la conscience comme un privilège dont sont dotés les hommes, on comprend que Freud affirme que quelque chose en nous s’y opposerait de telle sorte que l’homme n’est même plus « maître dans sa propre maison », autrement dit dans son corps. Freud amène donc la notion d’inconscient. Dans ce concept tout nouveau, le « moi » est la partie de nous qui s’exprime après avoir tranché entre le « ça », l’instinct sauvage et animal, et le « surmoi », qui est à l’inverse un instinct de retenue et de régulation (comme la peur qui nous empêche de sauter dans le vide). Mais selon Freud, le « ça » et le « surmoi » agiraient de façon inconsciente en nous, nous laissant dans une ignorance totale de ce qui se passe dans notre esprit, disposant uniquement de fragments rares et épars. Avec cette dernière hypothèse, Freud porte un puissant coup à l’égoïsme humain. L’homme, qui n’était déjà non seulement plus le maître de l’Univers et de la Terre, ne serait maintenant même plus le maître de son propre corps.
Toutefois, l’étude de Freud est très controversée. Le texte de Proust, Du côté de chez Swann, portant sur une petite madeleine trempée dans du thé, fait intervenir de façon subtile le questionnement de cet auteur au sujet de cette notion. Alors qu’il était dans un état de spleen et de dépression, le goût de cette madeleine imbibée de thé fait revenir à sa conscience le souvenir passé de la dernière fois que cette expérience sensorielle lui est arrivée et le met dans une joie transcendante. Pourtant, si ces souvenirs lui sont revenus, c’est bien qu’ils étaient inscrits dans sa mémoire même si Proust ne s’en souvenait plus ? C’est un mécanisme indépendant de sa conscience, dans son corps, les sens, qui ont ravivé ce souvenir et ces émotions oubliées. A l’inverse, le philosophe Alain dans ses Eléments de philosophie s’oppose radicalement à l’idée qu’une force inconsciente puisse prendre le contrôle de notre corps et de notre esprit. Selon lui, nous sommes le seul maitre de toutes nos actions. Freud donne alors le nom de cette science qui vise à étudier l’inconscient qui nous caractérise, c’est la psychanalyse. Il se sert de son argumentation précédente pour faire accepter cette dernière dans le domaine des sciences exactes. En effet, il rappelle que « les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls » à avoir tenté d’apporter la vérité et à avoir été violentés pour cela puisque Copernic et Darwin les ont précédés. Si les idées de ces deux scientifiques ont fini par se révéler vraies, il devrait alors en être de même pour sa science de l’inconscient : la psychanalyse.
Pour conclure, Freud, dans ce texte, met en place une argumentation perspicace pour faire admettre aux homme la nécessité de croire en une force inconsciente en nous. Il rappelle les deux blessures narcissiques qui ont marqué l’humanité, la révolution copernicienne et la théorie de l’évolution de Darwin, pour amener le lecteur à penser que refuser d’admettre l’existence de l’inconscient serait une nouvelle fois causé par le narcissisme des hommes.
Pourtant, alors qu’il évoque lui-même « l’appel à la modestie » et sa « logique impartiale », on peut se demander si ce n’est pas Freud lui-même qui fait preuve de narcissisme en évoquant sous le « nous des « psychanalystes » une science qu’il a lui-même inventée.
sujet n°2 : « L’expérience instruit-t-elle ? »
Proposition de traitement par mr P-M – T2
On dit souvent d’une personne qu’elle a de l’expérience dans un domaine quand elle a acquis un savoir et une technique liés à ce dernier. Et pourtant, peut-on dire que cette expérience rend son propriétaire infaillible dans le sujet concerné ? L’expérience peut aussi bien désigner une connaissance issue de l’habitude et de la répétition que l’analyse des phénomènes physiques par nos cinq sens. Elle peut aussi faire référence à une expérimentation nécessaire à la validation d’une théorie. Elle est donc
étroitement liée au concept de connaissance, ou d’instruction, qui désigne l’acquisition des savoirs sous toutes ses formes.
Mais cependant, une question se pose sur la forme et sur la fiabilité du savoir que notre expérience nous transmet. N’est-il pas d’ailleurs paradoxal de parler de l’expérience comme unique et cela ne nous empêcherait-t-il pas d’accéder à une quelconque forme de connaissance ? Pouvons-nous nous fier à notre expérience ? Qu’est-ce qui permet à l’homme d’analyser les phénomènes donnés par nos cinq sens. Enfin, “l’expérience instruit-t-elle ?”
On verra dans un premier temps que l’expérience dans sa pluralité est nécessaire afin d’ accéder à la connaissance, mais que l’analyse du monde se faisant par nos cinq sens est donc peu fiable. Finalement, on montrera que malgré la nécessité de l’expérience, elle doit obligatoirement s’accompagner d’autres sources de connaissance.
L’expérience est plurielle, et c’est ce qui permet à l’homme de développer des connaissances solides.
La toute première forme d’expérience que l’homme développe consiste en l’observation et l’analyse des phénomènes physiques par le biais des cinq sens. Cette analyse est presque naturelle chez l’homme et se produit constamment. Elle suggère cependant une importante passivité et une simple observation du monde qui nous entoure, et provoque une
accoutumance Mais l’expérience peut aussi être comprise au sens scientifique et désigne alors une expérimentation afin de confirmer une hypothèse. Elle offre alors une connaissance nouvelle et universelle, au sens où elle devient commune à l’humanité contrairement à l’expérience première qui est propre à chaque individu, et qui participe pleinement à sa représentation du monde.
Cependant, il est nécessaire de confronter ces différentes appréhensions du monde : l’expérience scientifique permet d’expliquer des phénomènes autrement inexplicables par l’esprit humain, mais elle nécessite en premier lieu, une observation passive de l’environnement, de laquelle découlera un étonnement nécessaire à la formation de toute théorie. En effet, selon Aristote, c’est l’étonnement qui poussa les premiers hommes à tenter
d’expliquer les phénomènes qui leur parvenaient, étonnement né d’une contemplation passive du monde. De même, dans sa méthode expérimentale, Claude Bernard présente les mécanismes nécessaires à la formation d’une théorie scientifique, la première étape étant l’observation du monde et de ses phénomènes qui entraîne ensuite la naissance d’hypothèses validables ou non pas l’expérimentation.
Mais l’expérience scientifique permet aussi de sortir l’homme de sa torpeur habituelle et contemplative et lui permet d’évoluer. Ainsi, pour Paul Valéry, « seuls les sots et les huîtres et adhèrent » montrant bien qu’on ne peut se contenter d’une observation passive, mais qu’une réelle implication de la part de l’homme est nécessaire si l’on veut s’élever au-delà de notre condition, misérable. Mais si l’homme est à ce point obsédé par la connaissance, c’est parce qu’elle lui permet de contrôler son environnement et de s’élever au-delà de sa condition. Cet attrait du savoir, ou libido sciendi selon Freud est, selon Kant, inscrit dans l’essence même des hommes. En effet, c’est l’antagonisme qu’ont les hommes les uns envers les autres qui les pousse à aller toujours plus loin, afin de surpasser leur congénère. Cette antagonisme, ou « insociable sociabilité » permet à l’humanité de mettre en commun ses travaux et pousse certains individus à développer de nouvelles technologies ou connaissances de manière à surpasser leur adversaire. Les deux guerres mondiales en sont d’ailleurs l’exemple parfait, car ce sont
des périodes où, malgré les nombreuses pertes et traumatismes, les innovations technologiques ont été phénoménales. De plus, la connaissance est un moyen unique de se prémunir de nombreux dangers qui menaçaient autrefois l’existence humaine. Elle est donc nécessaire à la survie de l’humanité, mais aussi à son confort.
Ainsi, l’expérience dans sa pluralité nous instruit d’un savoir important, mais ce dernier reste cependant incertain et parfois erroné.
La connaissance, que l’homme a du monde, est pourtant plus que inexacte, du fait, notamment de l’intervention de nos cinq sens, nécessaire à toute expérience. En effet, notre faculté d’appréhender le réel n’est jamais exacte puisque nos sens eux-mêmes sont faillibles. C’est d’ailleurs ce que prônent certains philosophes, comme Descartes, invitant à douter de tout ce dont notre expérience nous informe. De même, selon Kant, dans Critique de la raison pure, nous ne pouvons accéder aux noumènes des choses,
c’est-à-dire leur essence profonde. Pour revenir à Descartes, on peut évoquer son expérience du morceau de cire : le philosophe fait fondre un bout de cire et montre ainsi que notre définition de l’objet change en fonction des caractéristiques du milieu. Suivre les yeux du corps est alors futile, car l’expérience qu’ils nous donnent du monde qui nous entoure n’est ni universelle, ni précise.
Ce manque de fiabilité a ainsi fait évoluer notre connaissance, provoquant l’apparition ininterrompue de nouvelles théories scientifiques, parfois opposées aux précédentes. Bachelard, philosophe épistémologue, affirme ainsi que « toute connaissance se construit contre des connaissances antérieures ». Ainsi, de nombreuses révolutions, dites coperniciennes, ont eu lieu, et cela dans tous les domaines de la science. On remarque d’ailleurs que certaines de ces théories pourraient sembler absurdes au premier abord, mais uniquement lorsqu’on se fie aux yeux du corps, qui ne nous dévoilent pas tous les mécanismes de notre environnement. Ainsi, le principe du vaccin pouvait sembler paradoxal, alors qu’avec les technologies actuelles qui permettent de dévoiler ce que l’œil humain ne peut observer, il prend tout son sens. De même, certains mystères résistent encore à l’esprit humain, qui n’est pour le moment pas en mesure d’y répondre, notamment quant à l’existence de la matière noire ou d’autres phénomènes physiques.
Un autre obstacle à la connaissance, est bien sûr l’a priori qui dicte à l’homme des préjugés qui empêchent ce dernier d’avoir une vision objective sur les phénomènes qui l’entourent. Selon Bachelard, il est donc essentiel de surmonter ces obstacles épistémologiques afin de former une vraie réflexion scientifique. Ainsi affirme-t-il dans La formation de l’esprit scientifique que « l’opinion pense mal ». Il est nécessaire de se départir de tous ses
semblants de connaissances qui nous sont soit donnés par l’expérience, soit par nos congénères.
Ainsi, notre expérience est un moyen unique d’accumuler des connaissances, les plus véridiques possibles, mais elle est aussi peu fiable et nécessite une prise de recul ainsi que l’intervention de notre raison.
L’expérience est nécessaire à la connaissance, cependant elle nécessite
l’intervention de notre raison afin de faire le lien entre les différents phénomènes qui nous parviennent. Ainsi, l’homme utilise ce que Kant appelle des catégories de l’entendement, c’est-à-dire des principes innés et logiques qui structurent notre expérience. Ces catégories, parmi lesquelles la causalité, sont le fondement de toute théorie et raisonnement. Kant
développe alors le criticisme, affirmant, contrairement aux empiristes et aux rationalistes, que l’expérience est le fondement de toute connaissance, mais qu’elle nécessite cependant l’intervention d’un autre facteur : notre raison.
Mais la raison est aussi ce qui permet à l’homme de penser des concepts abstraits, indépendants de l’expérience. On peut penser aux religions qui sont construites de toutes pièces par l’esprit humain et sa raison. Ces Idées, comme les appelle Kant montrent bien que la connaissance humaine ne dérive pas tout entière de notre expérience. De même, l’homme est doué d’instinct, c’est-à-dire de réflexes naturels, dans le sens où ils n’ont
jamais été appris et sont présents chez l’homme depuis sa naissance, qui trouvent leur source dans notre raison et s’expriment face à notre environnement.
Enfin, l’homme développe une autre forme de connaissance, qui tente d’expliquer ce à quoi les sciences, même les plus poussées, ne peuvent répondre : à savoir, la philosophie. Autrefois, considérée comme une science, elle est maintenant exclue de cet ensemble de par son manque d’exactitude et son manque de preuves tangibles. Elle étudie en effet des
concepts souvent abstraits en les rapprochant de la nature de l’homme. Malgré son appui sur l’expérience, cette science expérimente souvent ce qu’on ne peut mesurer, laissant un doute important quant à la véracité de ses informations, souvent réfutées par des philosophes ou doctrines opposés. La philosophie (philein signifiant amour et sophia, sagesse en grec)
cherche ainsi à élever l’homme au-dessus de sa condition, de manière métaphysique (au-delà du monde empirique) et trouve donc son raisonnement au-delà de l’expérience, dans le sens où elle nécessite une universalité et donc une prise de recul considérable sur son existence.
La raison va d’ailleurs permettre à l’homme de projeter ses catégories sur le monde qui l’entoure. « La nature est un livre ouvert, écrit en langage mathématique », écrit Galilée, ou encore, bien des siècles plus tôt, « tout est nombres », écrira Platon. Ces deux citations évoquent bien cette projection de l’esprit sur son environnement, qui invente des outils totalement inexistants dans la nature, afin d’ expliquer cette dernière. Ces outils, fondements de toutes nos sciences actuelles, permettent de mettre des mots et d’ordonner la nature chaotique dans lequel aucun nombre, cercle ou carré n’existe.
Ainsi, la raison permet de structurer notre expérience de nature afin d’en tirer des connaissances logiques et cohérentes. Les catégories, inventions purement humaines, cachent le manque de fiabilité des informations fournies par nos cinq sens qui ne sont pas capables de nous rendre compte de la nature dans sa totalité avec exactitude. Nos connaissances ne sont donc pas totalement vraies, mais découlent essentiellement de nos expériences, qu’elles soient passives ou sujettes d’une véritable démarche scientifique.
Mais, puisque tout ne semble être qu’une idée de perception et de position par rapport au monde, peut-on affirmer qu’une connaissance vraie existe, qu’elle découle de notre expérience ou de notre raison ?