Proposition de traitement par les élèves G. T. d P. & G. G, T1, lycée naval de Brest, mars 2026.

Présentation : 

L’oeuvre que nous souhaitons vous présentation est un tableau adaptif et interactif de Miguel Chevalier qu’il a exposé tout autour du monde entre 2003 et 2021. Le concept de ce tableau est de représenter des plantes inventées et programmées par l’artiste pour évoluer avec le temps, de l’état de graine à celui de belles plantes mures, et d’interagir avec les spectateurs.

Ce dispositif artistique prend forme avec un ordinateur, un vidéoprojecteur et un capteur infra-rouge. Avec ce projet, Miguel Chevalier réinvente une nature qui répond au même principe que le donné naturel. Mais comment l’artiste explore-t-il une nouvelle forme de représentation de la nature à travers ce qu’il appelle « l’impressionnisme numérique » ? Si les plantes artificielles obéissent aux lois qui régissent les plantes naturelles, sont-ce donc encore des plantes ? L’oeuvre étant auto génératrice, l’artiste est-il encore le seul créateur de l’oeuvre proposée ? De même pour l’interaction des spectateurs qui modifient le mouvement des plantes. 

I- Cette oeuvre réinvente la nature

Dans le domaine de l’art, et pas seulement de la peinture, l’artiste bouleverse les codes par son oeuvre étonnante. En effet, le spectateur est surpris devant cette oeuvre d’art qui sort complètement de la toile ordinaire, de ce qu’il a l’habitude de voir. Elle est d’un format innovant, interactive, coloré… En somme, elle réinvente totalement la manière de représenter la nature.
Autrefois, les peintres cherchaient à représenter ou idéaliser la nature, à travers des peintures. On cherchait alors un paysage stable, harmonieux, pouvant même servir de décor à une scène religieuse ou historique.

A partir du XIXème siècle, certains artistes ont commencé à proposer des oeuvres avec des variations sur les sensations de la nature. De nombreux auteurs jouent ainsi avec la lumière dans l’objectif de retrouver ses caractères. C’est le cas pour Claude Monet, dont le plus célèbre des tableaux porte le nom « Les Nymphéas ». Ce jeu de lumière des artistes du XIXème est présent dans l’oeuvre de Miguel Chevalier, sous une autre forme… Mais dans ces oeuvres traditionnelles, la nature reste figée dans l’image : le spectateur se contente de la regarder. Avec cette oeuvre numérique de Miguel Chevalier, le spectateur est stimulé, la nature réagit à sa présence, il complète de ce fait l’oeuvre.

Quelle est alors la place du réel dans cette oeuvre ?

Ce jardin se compose de fleurs imaginaires, aux formes stylisées, sortant de tout classement botanique : plante filaires et luminescentes, on peut aussi y observer une symphonie de couleur éclatantes; des herbacées aux longues feuilles translucides, des fleurs exotiques aux corolles extraordinaire. Bien que tout cela soit inspiré de l’enfance au Mexique de l’auteur, cette nature reste tout de même artificielle et emploie la technique à un stade très avancé. Chevalier s’éloigne alors de la mimésis ( représentation ou simulation du réel qui peut incorporer des éléments créatifs ) en créant une nouvelle nature grâce aux algorithmes. Cependant, le processus algorithmique imite la croissance naturelle des plantes, bien qu’elle soit accélérée, en la simulant. Ce système complexe représente en fait un cycle de vie naturel, de la graine jusqu’à la mort de la plante. D’un point de vue conceptuel, l’artiste produit ici une oeuvre qui fonctionne a la manière d’un simulacre. Ce terme prend toute sa place au sens que lui donne Platon.  Dans  La République, Platon illustre ce concept à travers « l’allégorie de la caverne », ou les simulacres sont les images projetées sur les parois de la caverne, qui maintiennent l’homme éloigné de la vérité au fond de la caverne. La vérité se trouvant alors en dehors de la caverne.

II – Rapport entre l’art et la technique 

Ici, ce qui simule la nature c’est la technique mise en place, Heidegger nous dit en parlant des hommes : «  Seul leur parvient encore le vacarme des machines, qu’ils ne sont pas loin de prendre pour la voix même de Dieu » dans Le chemin de campagne (in Questions III et IV). Dans notre cas, le bruit des machines est l’image projetée qui fait office de nature en tant que phusis. En obéissant aux mêmes lois que les plantes en interagissant avec leur milieu et en adaptant leur évolution, les graines artificielles prennent aux yeux des spectateurs la place de la nature environnante en surplantant le donné naturel. Cela explique à nos yeux le titre de l’oeuvre : « sur-natures » et son sous-titre : « paradis artificiel ». La référence au paradis renvoie à un domaine supérieur, au biotope terrestre, en s’affranchissant des contraintes matérielles pour une production unique virtuelle. 

Cependant, même sans surpasser les plantes que nous connaissons, celles de Chevalier nous posent directement une question : qu’est ce qu’une plante ? Ce qui est projeté répond à une majorité de caractéristiques qui nous permettraient de définir cette idée, pourtant cela n’est fondamentalement pas des plantes. 
La technique a été au centre du processus de création de l’oeuvre. Chevalier s’est placé comme un des piliers de l’art digital en mêlant innovation et art. L’artiste est un vrai technicien, toute l’oeuvre n’existe que par des artefacts. C’est le fruit de longues expérimentations depuis les années 1980 : Miguel Chevalier est un chercheur/ingénieur autant qu’un artiste. Peut-on donc encore dissocier l’artiste de l’artisan ?

En créant son programme, il utilise des données scientifiques, de l’INRA par exemple, et apprend à comprendre les lois de la nature. On peut donc relier la démarche de l’artiste à la formule de Descartes dans son Discours de la méthode : «  Il faut se rendre comme maitre et possesseur de la nature ». Néanmoins, Descartes souhaitait se rendre comme maître de la nature pour améliorer la condition humaine, par la médecine notamment, pas pour recréer la nature elle-même par d’autres procédés.

De plus, ce programme permet une génération aléatoire des plantes. L’artiste n’est donc plus maître ( au sens de dominus) de sa production mais simplement l’initiateur. Nous ne pouvons donc plus définir l’artiste en disant qu’il souhaite parvenir à des fins précises ou autres car il ne maîtrise plus ici la finalité de l’oeuvre.

 III – Place de l’homme dans cette nature artificielle

Cette oeuvre de Miguel Chevalier peut interagir avec l’Homme. Les différents dispositifs de cette oeuvre ont une dimension pédagogique et ludique, mais invitent surtout le spectateur à prendre conscience de son corps face à l’image, bien que virtuelle. Il prend alors conscience de sa présence physique dans l’espace. Conscience, dont l’étymologie latine suggère l’idée de connaissance, définit d’abord la présence vécue du sujet à lui-même et son rapport au monde. Dans L’être et le Néant, Jean Paul Sartre parle de la conscience de soi par l’action : le spectateur devient conscient lorsqu’il agît, il voit son impact sur la nature. 

L’homme influence la nature qui s’adapte alors à lui. D’une certaine manière, l’homme est le maître de la nature (où il parviendrait à la maîtriser), soutient Kant dans Critique de la raison pure (1781).  Dans l’oeuvre de Chevalier, les plantes sont prises d’un mouvement de recul dès qu’un spectateur s’en rapproche. En parvenant à faire la distinction entre le phénomène et le noumène, Kant ouvre la voie à une maîtrise pratique de la Nature. Alors l’homme  serait le maître.

Mais cette analyse est limitée si on comprend que ce n’est pas la véritable  Nature mais en fait un simulacre. Alors on peut se dire que finalement la technique est devenu Nature (Phusis) de l’Homme. Mais l’homme est-il dépassé par la technique ? L’homme vit avec La technique depuis le mythe de Prométhée jusqu’à nos jours, elle lui est essentiel. Cependant, elle prend de plus en plus de place dans la vie de l’homme, et sa présence est rendue nécessaire dans tous les domaines. Il faut y inclure la notion du temps : plus le temps avance, plus la technique prend de place dans nos vies, à un stade ou l’on ne la maîtrise plus, où elle devient incontrôlable ( la croissance aléatoire des plantes par exemple ici). L’oeuvre nous invite alors à nous demander si un jour la technique ne sera pas la première Nature de l’homme

Conclusion

En somme, Sur-Natures de Miguel Chevalier est avant tout une oeuvre qui s’inscrit dans le grand domaine des représentations de la nature, tout en utilisant des techniques nouvelles qui dépassent celle de l’art pictural. En effet, cette oeuvre est un parfait simulacre qui remet en cause notre rapport à la nature et notre conception du rôle de l’artiste. Pour finir, de par leur mise en forme numérique, les plantes artificielles questionnent sur l’utilisation de la technique. Si l’Homme parvient à recréer des plantes immatérielles qui surpasse celle du donnée naturel, pourra-t-on surpasser d’autres éléments naturels ou même notre condition humaine propre ?