L’univers, selon Lucrèce, se compose d’innombrables atomes qui se déplacent au hasard dans l’espace, pareils à des pellicules de poussière dans un rayon de soleil ; ces atomes s’entrechoquent, s’accrochent les uns aux autres pour former des structures complexes, puis se séparent en un processus sans fin de création et de destruction. Il n’y a pas moyen d’y échapper. Lorsque nous contemplons le ciel nocturne et que, profondément émus, nous nous émerveillons devant l’infinité des étoiles, nous ne voyons pas l’ouvrage des dieux ni une sphère cristalline indépendante de notre monde transitoire. Nous voyons ce même monde matériel dont nous faisons partie et dont les éléments nous constituent. il n’existe pas de plan ni d’architecte divins, pas de dessein intelligent. Toute chose, dont l’espèce à laquelle nous appartenons, évolue au fil du temps. Cette évolution est aléatoire, même si, dans le cas des organismes vivants, un principe de sélection est à l’oeuvre. C’est-à-dire que des espèces aptes à survivre et à se reproduire avec succès se perpétuent, du moins pour une certaine période ; celles qui ne sont pas aussi bien adaptées ne tardent pas à disparaître. Rien – ni notre espèce, ni la planète sur laquelle nous vivons, ni le soleil qui nous éclaire – ne dure éternellement. Seul les atomes sont immortels.

Dans un univers ainsi constitué, affirmait Lucrèce, il n’y a pas de raison de croire que la Terre où ses habitants occupent une place centrale, pas de raison de séparer les humains des autres animaux, pas d’espoir de suborner et d’apaiser les dieux, pas de place pour le fanatisme religieux, pas de besoin d’abnégation, rien qui justifie les rêves de pouvoir absolu ou de sécurité parfaite, ou qui légitime les guerres de conquête ou la glorification de soi, aucune possibilité de triompher de la nature, aucun moyen d’échapper au mécanisme constant de construction, de destruction et de reconstruction des formes. Non seulement Lucrèce s’élevait contre les imposteurs qui promettaient une sécurité illusoire ou exploitaient d’irrationnelles peurs de la mort, mais il offrait un sentiment de libération et la possibilité de regarder en face ce qui, auparavant, semblait menaçant. Les êtres humains, écrivait-il, peuvent et doivent vaincre leur peur, accepter le fait qu’eux mêmes et tout ce qui les entourent sont transitoires, profiter de la beauté et des plaisirs du monde. 

A l’époque où l’oeuvre a de nouveau circulé après un millénaire, la description qu’elle offrait d’un univers formé par la collision d’atomes dans un vide infini semblait largement fantaisiste. Or ces idées, considérées comme folles et sacrilèges, sont devenues la base de la compréhension rationnelle contemporaine du monde. (…) Il s’agit de souligner un fait plus surprenant, l’impression, évidente à chaque page de De la nature, que la vision scientifique du monde – celle d’atomes se déplaçant au hasard dans un univers sans borne – a, à l’origine, été inspirée par l’émerveillement d’un poète. Cet émerveillement ne doit rien à des dieux ou des démons, ni au rêve d’une vie après la mort ; chez Lucrèce il vient de la prise de conscience que nous sommes faits de la même matière que les étoiles, les océans et de tout ce qui est. Ce qui, d’après lui, doit déterminer la façon dont nous menons notre vie.

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De mon point de vue – largement partagé – , la Renaissance et la première culture, après l’Antiquité, à avoir incarné la reconnaissance lucrétienne de la beauté et du plaisir, en la transformant en une quête humaine légitime et noble. Cette quête ne se limitait pas aux arts. Elle a façonné l’habit des courtisans et le cérémonial de cour, la langue de la liturgie, la conception et la décoration des objets de tous les jours. Elle a influencé les investigations scientifiques et technologiques de Léonard de Vinci, les dialogues enlevés de Galilée sur l’astronomie, les projets de recherche ambitieux de Francis Bacon et la théologie de Richard Hooker. La recherche de la beauté est alors un réflexe et des œuvres qui semblait dépourvues d’ambition esthétique – les réflexions de Machiavel sur la stratégie politique, la description de la Guyane par Walter Raleigh ou l’analyse encyclopédique de la mélancolie par Robert Burton – ont été rédigées de manière à procurer le plaisir le plus intense. Cependant, c’est dans les arts de la Renaissance – peinture, sculpture, musique, architecture et littérature – que la recherche de la beauté a été portée à son degré suprême. (…)

Cette mise en valeur de la beauté et du plaisir – qui s’étend à la mort aussi bien qu’à la vie, à la dissolution autant qu’a la création – est visible dans les inlassables réflexions de Montaigne sur la matière en mouvement, dans la chronique du chevalier fou de Cervantès, dans la représentation par Michel-Ange de la chair écorchée, les croquis de tourbillon de Léonard de Vinci, la tendre attention du Caravage pour les plantes de pieds sales du Christ. 

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Quelque chose s’est passé au cours de la Renaissance qui a libéré les entraves séculaires à la curiosité, au désir, à l’individualisme, et qui a permis de s’intéresser au monde matériel et aux exigences du corps. Ce changement culturel est difficile à définir, et sa signification a fait l’objet d’interprétations contraires. (…) Le changement ne tient pas seulement au renouveau de l’intérêt pour les divinités païennes et les multiples sens qui leur auraient été attribués. Il est lié à la vision d’un monde en mouvement non pas insignifiant, mais embelli par son caractère transitoire, son énergie érotique et son évolution permanente.

Cette mutation de la perception du monde apparaît évidemment dans les œuvres d’art, mais elle permet également de comprendre l’audace intellectuelle de Copernic et d’André Vésale, de Giordano Bruno et de William Harvey, de Hobbes et de Spinoza. Elle n’a été ni soudaine ni définitive. Pour autant, petit à petit, il est devenu possible de ne plus se préoccuper des anges, des démons et des causes immatérielles pour se concentrer sur les choses de ce monde, de comprendre que les hommes sont faits de la même matière que le reste et qu’ils appartiennent à l’ordre naturel, de mener des expériences sans crainte de violer les secrets jalousement gardés de Dieu, de contester l’autorité et de remettre en question les doctrines établies, de légitimer la quête du plaisir et le souci d’éviter la douleur, d’imaginer qu’il puisse exister d’autres mondes que celui que nous habitons, d’accepter l’idée que le soleil n’est qu’une étoile dans un univers infini, de vivre une vie vertueuse sans espérer de récompense ou craindre des châtiments post mortem, de considérer sans trembler la mort de l’âme. En bref, il est devenu possible – jamais facile, mais possible – de se satisfaire du monde mortel, selon l’expression du poète W.H. Auden.

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(…) Les moines étaient tous censés savoir lire. Dans un monde de plus en plus dominé par des seigneurs de guerre illettrés, cette obligation, formulée très tôt dans l’histoire du monachisme, fut d’une importance incalculable. Ainsi, la règle des monastère établis en Égypte et dans tout le Moyen-Orient vers la fin du VIe siècle par le copte Saint Pacôme mentionne : si un candidat à l’admission se présente au monastère devant les anciens, « il lui donneront 20 psaumes ou deux épîtres des Apôtres, ou une autre partie des Ecritures. Et, s’il est illettré, il devra d’abord aller, à la première, troisième et sixième heure, voir quelqu’un qui aura été désigné pour lui apprendre à lire. Face à ce dernier, il devra étudier avec sérieux et force gratitude. On écrira pour lui les syllabes, les verbes et les noms et, même s’il ne veut pas, il sera contraint de lire » (règle 139).
« Il sera contraint de lire. » Tel est le devoir qui aura permis de sauver une partie de la pensée antique au-delà de siècles chaotiques.

(…) Le refus de lire au moment prescrit – que ce soit pour cause de distraction, d’ennui ou de désespoir – était sanctionné par une réprimande publique et par un châtiment corporel pour peu que le moine persistât dans son refus. Les symptômes de la maladie psychique étaient donc chassés par la douleur physique. Corrigé comme il se devait, le moine affligé retournait alors, du moins en principe, à ses « lectures des choses de Dieu ».

(…) Quoi qu’il en soit, les règles cénobitiques imposaient la lecture, ce qui suffit à déclencher une série de conséquences d’une portée extraordinaire. Lire n’était pas facultatif, souhaitable ni recommandé ; c’était obligatoire. Ces communautés prenaient leurs obligations extrêmement au sérieux. Or, pour lire, il fallait des livres, et les livres qui ne cessent d’être ouverts finissent par se détériorer, en dépit du soin que l’on prend à les manipuler. Si bien qu’en vertu des règles monastiques, les moines étaient obligés d’acheter ou de se procurer des livres.

Au milieu du VIe siècle, au cours de la guerre des Goths et dans la période la plus sombre qui suivit, les derniers ateliers de fabrication de livre fermèrent et ce qui restait du marché du livre périclita. Tout commerce avec les fabricants de papyrus d’Égypte avait cessé depuis longtemps, et en l’absence d’un marché commercial de livres, les ateliers de parcheminerie, où les peaux d’animaux étaient transformées en supports d’écriture, étaient tombés en désuétude. Les moines durent alors apprendre l’art difficile de restaurer le parchemin existant et d’en fabriquer de nouveaux. Leur objectif n’était pas d’imiter les élites païennes en plaçant les livres ou l’écriture au centre de la société, ni d’affirmer l’importance de la rhétorique ou de la grammaire, ni de valoriser l’érudition ou le débat, mais de fait ils devinrent les principaux lecteurs, bibliothécaires, producteurs et conservateurs des livres dans le monde occidental.

(…) Seule la résistance du parchemin utilisé pour ses codex permettait aux idées des anciens de rester vivantes, mais les bibliophiles humanistes le savaient : même un matériau solide n’offre pas de garantie de survie éternelle. A l’aide de couteaus, de pinceaux et de chiffons, les moines effaçaient souvent délicatement les anciens écrits – de Virgile, d’Ovide et de Cicéron, de Sénèque ou de Lucrèce – pour les remplacer parce que leur supérieurs leur ordonnaient de copier. La tâche devait être pénible et, pour les rares scribes s’intéressant à l’œuvre qu’ils effaçaient, douloureuse.
Si l’encre originelle se révélait tenace, il arrivait que l’on distingue la trace du texte effacé : une copie unique du IVe siècle de De la République, de Cicéron, est ainsi visible sous une copie du VIIe siècle des méditations de Saint-Augustin sur les psaumes. La seule copie subsistante du livre de Sénèque sur l’amitié a été déchiffré sous un Ancien Testament datant de la fin du VIe siècle. Ces étranges manuscrits faits de couches successives – appelés palimpsestes, d’après le terme grec signifiant «gratter de nouveau » – ont donc servi de sources sans lesquelles différentes œuvres majeures de l’Antiquité n’auraient pas été connues. Cependant jamais les moines n’étaient encouragés à lire entre les lignes.

Stephen Greenblatt, Quatrocentto, Fammarion, coll. Libre Champs, introducion, 2021, p. 12-13 ; 15-16 ; 16-19 ; 37 ; 41 ; 57.