La doctrine de Léon XIV sur l’IA lue par le jésuite qui a conseillé le Pape François

Le pape Léon XIV vient de publier le 25 mai 2026 l’encyclique Magnifica Humanitas « sur la protection de mai la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ». Vous avez travaillé depuis longtemps sur le volet théologico-numérique. Pourquoi ouvrir aujourd’hui ce chantier ?

Que cela nous plaise ou non, il est de fait ouvert. L’intelligence artificielle ne frappe pas à la porte, elle est déjà entrée dans la maison. On ne parle plus d’un simple ensemble d’outils mais d’un environnement mental, culturel et spirituel qui est devenu l’air que nous respirons, le code qui structure notre façon de penser et de croire.

L’encyclique Magnifica Humanitas naît de cette prise de conscience : on ne peut pas attendre que ces processus soient achevés pour se prononcer à leur sujet. Léon XIV l’exprime avec la force d’une image biblique : nous avons le choix entre la tour de Babel et la reconstruction de Jérusalem. C’est maintenant qu’il nous faut faire preuve de discernement car, comme le souligne le document en citant Laudato Si’ « jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même » (§4).

Il y a ensuite une raison liée au calendrier symbolique et doctrinal. L’encyclique a été signée le 15 mai 2026, soit exactement 135 ans après Rerum novarum de Léon XIII. C’est une revendication de continuité et de rupture qui n’a rien d’une coïncidence. Tout comme Rerum novarum répondait à la question ouvrière de la première révolution industrielle, Magnifica Humanitas répond aux res novae de la révolution numérique. Le parallèle est méthodologique : ce que Léon XIII a fait pour le salaire, le temps de travail et le droit d’association des travailleurs, Léon XIV le fait pour la dignité de la personne à l’ère de l’algorithme.

Pourquoi ouvrir cette discussion au sein de l’Église catholique ? Quelles sont les ambitions et les limites de cette encyclique ?

La veille de l’élection du pape, j’écrivais dans La Repubblica que l’intelligence artificielle serait le défi que le futur pontife devrait relever non seulement pour l’Église, mais aussi pour l’humanité tout entière. J’ajoutais qu’il devrait le faire à une époque où celle-ci n’est plus seulement un outil, mais un écosystème : elle imprègne la vie quotidienne, conditionne la pensée, façonne le désir et remet en question l’humain lui-même. Et je concluais en écrivant qu’il fallait une intelligence qui ne banalise pas la foi en adoptant la grammaire des codes éthiques de start-upers mais qui sache vraiment interroger le sens de la vie à l’ère des données et des algorithmes. Je suis heureux de ne pas avoir été démenti dans mes prévisions.

L’Église ne se prononce pas sur l’IA parce qu’elle prétend avoir une compétence technique. Elle intervient parce que la question technologique est, fondamentalement, une question spirituelle. Il ne s’agit pas seulement d’évaluer ce que la technologie fait à l’homme, mais ce qu’elle fait de l’homme : comment elle modifie notre façon de percevoir la réalité, de nous relier les uns aux autres, voire de croire. À notre époque, la véritable question n’est pas de savoir si l’intelligence artificielle pourra devenir humaine, mais si l’intelligence humaine pourra rester humaine. Cette question est anthropologique, donc théologique.

L’ambition de Magnifica Humanitas est immense : offrir un cadre de principes — dignité, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice sociale — qui ne soit pas une liste morale artificielle, mais une grammaire pour lire la transformation en cours.

La « limite » vertueuse, d’ailleurs honnêtement déclarée par le document lui-même, est que l’Église n’offre pas de « parole définitive » sur des questions spécifiques, mais des critères de discernement. C’est la différence entre ceux qui prétendent donner des réponses toutes faites et ceux qui accompagnent un processus de jugement communautaire.

En quoi consiste la nouvelle doctrine de Léon XIV sur le numérique ?

Magnifica Humanitas n’ajoute pas l’IA comme appendice thématique à la doctrine sociale de l’Église. L’encyclique fait quelque chose de bien plus radical : elle reconnaît que la transformation numérique interpelle de l’intérieur les catégories mêmes de la doctrine sociale et en demande un développement supplémentaire. C’est tout le sens du paragraphe 17 : « l’intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe, ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l’Évangile. »

Les nouveautés doctrinales les plus importantes sont au moins au nombre de cinq.

Premièrement : l’IA n’est pas moralement neutre, tout artefact technique comporte des choix et des priorités (§ 104). Deuxièmement : la subsidiarité est redéfinie pour le monde numérique, où le « niveau supérieur » n’est plus l’État mais les grandes plateformes technologiques qui fixent les conditions d’accès à la vie publique (§ 71). Troisièmement : les données sont reconnues comme faisant partie de la destination universelle des biens — brevets, algorithmes, infrastructures numériques sont des biens qui ne peuvent rester concentrés entre les mains de quelques-uns (§ 67). Quatrièmement : le document introduit le concept de « désarmement de l’IA » : soustraire cette technologie à la logique de la compétition armée, qui n’est plus seulement militaire mais aussi économique et cognitive (§ 110). Cinquièmement : le colonialisme numérique est identifié comme une nouvelle forme d’extraction non plus seulement des ressources naturelles, mais aussi des données sanitaires, des profils épidémiologiques, des cartes génétiques. Ce sont là les « nouvelles ‘terres rares’ du pouvoir » (§ 178).

Comment expliquer le titre de l’encyclique ? Quelles en sont les sources scripturaires et philosophiques ?

Ce titre se déploie dans une double résonance. D’une part, il renvoie au Magnificat de Marie, le cantique de la Vierge qui voit le dessein de Dieu renverser les logiques du pouvoir, élever les humbles, renvoyer les riches les mains vides. La conclusion de l’encyclique s’articule entièrement autour du Magnificat en tant que programme spirituel et politique. D’autre part, il affirme la « magnifique humanité » créée par Dieu et révélée dans sa plénitude en Christ, une humanité qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur (§ 15).

Les sources philosophiques sont multiples. La ligne augustinienne est forte : les « deux cités » et les « deux amours » structurent ainsi le troisième chapitre. On y trouve Guardini, avec son avertissement sur l’homme moderne non éduqué à l’usage juste du pouvoir (n§ 93). On y croise également Hannah Arendt, citée au sujet de la dissolution de la distinction entre fait et fiction comme prémisse du totalitarisme (§ 134). Au total, la trame est d’inspiration thomiste dans sa structure — la grâce qui élève la nature, la « distance infinie » entre notre nature et la vie de Dieu (§ 127) —, mais dans une tonalité narrative et biblique.

En quoi s’agit-il d’un changement par rapport aux positions définies par la note Antiqua et Nova de janvier 2025 ?

Cette note produite par le Dicastère pour la Doctrine de la Foi en collaboration avec le Dicastère pour la Culture et l’Éducation était un document d’orientation, qui distinguait l’intelligence humaine de l’intelligence artificielle et posait les bases éthiques du débat. Magnifica Humanitas passe à un niveau supérieur : d’un document émanant de dicastères à une encyclique papale, elle revêt le plus haut poids magistériel dans le registre de l’enseignement social.

L’autre différence tient à l’ampleur et à l’ambition. Antiqua et nova analysait l’IA. Magnifica Humanitas l’inscrit dans une vision globale de la doctrine sociale, la relie explicitement à la question de la guerre, des armes autonomes, du travail, de l’éducation, des nouvelles formes d’esclavage. Surtout, elle introduit un élément fondamental : la critique structurelle de la concentration du pouvoir entre les mains d’acteurs privés transnationaux, qui redéfinissent les conditions d’accès à la vie publique (§ 95). L’encyclique est donc plus politique, plus géopolitique mais aussi plus conflictuelle que la note.

Comment se situe-t-elle par rapport à l’histoire des prises de position du Saint-Siège vis-à-vis du numérique depuis Jean-Paul II ?

L’Église n’a jamais été étrangère à la question technologique. Dès 1963, Inter mirifica parlait des technologies de la communication comme de « merveilleuses découvertes » qui touchent l’esprit humain. Et Paul VI, le 19 juin 1964, s’adressant au Centre d’automation de l’Aloisianum de Gallarate dirigé par les jésuites, a prononcé des mots extraordinaires sur la manière dont « le cerveau mécanique vient en aide au cerveau spirituel » et sur la façon dont l’effort visant à insuffler aux instruments mécaniques le reflet des fonctions spirituelles est « élevé à un service qui touche au sacré ». À notre époque, la crainte est qu’avec l’intelligence artificielle, il se passe exactement le contraire : que ce soit le reflet des instruments mécaniques qui s’insuffle dans le cerveau spirituel.

S’appuyant sur cela, Magnifica Humanitas fait un bond qualitatif. Jean-Paul II parlait des médias, Benoît XVI du continent numérique, François du paradigme technocratique et de l’IA au G7. Léon XIV intègre l’IA dans la structure même de la doctrine sociale, non pas comme un thème supplémentaire, mais comme une lentille à travers laquelle repenser tous les principes, du bien commun à la justice sociale. C’est la première encyclique qui consacre des pages systématiques à l’IA et à la révolution numérique en tant que question centrale de la coexistence humaine.

Rerum novarum entrait concrètement dans le sujet des salaires et des horaires de travail. Quels sont les éléments les plus concrets de Magnifica Humanitas ?

L’encyclique ne se limite pas aux principes. Je relèverais six passages précis.

Sur le travail, elle contient la dénonciation du fait que l’IA peut déqualifier les travailleurs, les soumettre à une surveillance automatisée et les reléguer à des fonctions rigides et répétitives, et la demande que toute introduction de l’automatisation s’accompagne de mesures vérifiables de protection de l’emploi et de requalification (§§ 150-156). En matière d’éducation, elle formule la proposition de nous former à « jeûner de l’IA » et de protéger les jeunes de la « séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine » (§ 140). Concernant les mineurs, elle demande des interventions législatives fixant des limites d’âge pour l’accès aux appareils numériques et responsabilisant les fournisseurs de services (§ 142). Sur la finance, elle dénonce le fait que la rente du capital risque de se substituer au revenu du travail (§ 160). Sur les armes, elle affirme le principe selon lequel la décision létale ne peut être déléguée à des processus automatisés et doit rester sous un contrôle humain effectif (§ 200). Enfin, sur l’esclavage, elle dénonce le travail invisible de millions de personnes — étiquetage de données, modération de contenus, extraction de terres rares — demande pardon pour le retard historique de l’Église à condamner l’esclavage (§§ 173-176).

Y a-t-il des risques liés à une mauvaise interprétation de ce texte ?

Je vois deux écueils possibles. D’une part, que les catholiques lisent le texte comme un manuel de réponses et non comme ce qu’il est : une invitation au discernement. D’autre part, que les laïcs le rejettent comme une ingérence confessionnelle. C’est la raison pour laquelle Léon XIV a été très attentif au registre utilisé. L’encyclique s’adresse explicitement « à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté » avec la formule johannique de Pacem in terris. Les principes qu’elle propose — dignité inaliénable, bien commun, justice sociale, subsidiarité — ne sont pas confessionnels : ils sont l’héritage d’une tradition de pensée qui dialogue avec la raison. En citant Arendt, Guardini, Platon, Frankl, et même Tolkien, le texte construit un langage commun. Le fondement théologique est là et il est solide — l’Incarnation comme critère anthropologique —, mais la structure argumentative est accessible à quiconque prend au sérieux la question de savoir ce que signifie être humain.

S’agit-il de nouveaux problèmes posés par la révolution de l’IA ou d’une nouvelle reformulation des réponses dans l’histoire millénaire du christianisme ?

Les deux, et l’encyclique le reconnaît. La structure biblique — Babel et Jérusalem — montre que la tentation de la domination et la possibilité d’une reconstruction commune sont des constantes anthropologiques. Mais les nouveaux problèmes sont bien réels : l’opacité des algorithmes, la simulation de la relation humaine par un chatbot, la possibilité de déléguer à une machine la décision de tuer, la création de deepfakes, le colonialisme des données de santé sont autant de phénomènes sans précédent. Le point décisif est que l’IA n’est pas un problème à résoudre, mais un environnement dans lequel il nous faut vivre. Il s’agit d’évaluer comment la technologie modifie notre façon de percevoir la réalité, de nouer des relations, voire de croire. 

L’encyclique reconnaît que la question technologique est « à la racine, une question spirituelle » : l’IA n’est pas un outil parmi d’autres mais un environnement qui restructure la conscience. Et la réponse ne peut être uniquement éthique, elle doit être théologique et spirituelle. L’année dernière, dans un livre de dialogues que j’ai co-signé avec l’artiste Michelangelo Pistoletto, nous avions d’ailleurs consacré une session de conversation à la « spiritualité algorithmique ».

À propos de la scénographie de Magnifica Humanitas

Pourquoi le choix de la date de signature s’est-il porté sur le 15 mai ?

Le 15 mai 1891 était la date choisie par Léon XIII pour Rerum novarum. 135 ans plus tard, le même jour, Léon XIV a signé la Magnifica Humanitas. Le message est clair : ce pontife s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur éponyme et revendique pour l’IA la même ambition systématique que Léon XIII avait pour la question ouvrière. Le nom « Léon » n’a pas été choisi par hasard lors du conclave. Le pape lui-même l’a expliqué dans son premier discours aux cardinaux, en reliant explicitement la doctrine sociale de l’Église à la nouvelle révolution industrielle et à l’intelligence artificielle.

Une Commission interdicastérielle sur l’intelligence artificielle a été créée par Léon XIV le lendemain de la signature de l’encyclique. De quoi s’agit-il ?

C’est un organisme qui réunit des représentants des différents dicastères de la Curie romaine, avec pour mission de coordonner la réponse du Saint-Siège à l’IA, de faciliter l’échange d’informations, de promouvoir le dialogue et, aspect crucial, de régir également l’utilisation de l’IA au sein même du Vatican. Ce n’est pas un groupe de réflexion : c’est un organe de gouvernance interne et de discernement institutionnel. L’encyclique elle-même demande à l’Église de vérifier en son sein les principes qu’elle propose au monde (§§ 86-89).

Comment comprendre la scénographie de la publication ce lundi 25 mai ?

La présentation publique après le week-end de la signature permet à la presse internationale de couvrir le document de manière adéquate. Mais la véritable question porte sur la composition de la tribune. La présence de Christopher Olah — cofondateur d’Anthropic, l’une des entreprises les plus avancées dans la recherche sur la sécurité de l’IA — est un geste d’une grande portée. L’encyclique elle-même lance « un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles », reconnaissant que « l’innovation technologique peut être, d’une certaine manière, une forme humaine de participation à l’acte divin de la création » (§ 111).

Le fait qu’un ingénieur en IA — pas n’importe quel capitaine d’industrie — prenne place lors de la présentation d’une encyclique papale est un signal clair : l’Église ne s’exprime pas contre la Silicon Valley, mais bien avec ses acteurs les plus réfléchis. Anthropic est une entreprise qui a placé la sécurité et l’interprétabilité de l’IA au cœur de sa mission. L’encyclique en appelle précisément à cela : la transparence, la responsabilité, et ce que Léon XIV appelle le « désarmement » de l’IA, c’est-à-dire sa soustraction à la logique de la compétition pour la restituer à la pluralité des cultures humaines et des formes de vie.

Sur la crise de l’américanisme et l’œcuménisme de la haine

Parmi les géants de la tech, beaucoup croient que le développement de l’IA a lancé une course vers une forme d’intelligence générale qui pourrait prendre la place de Dieu. Que pense l’Église de ce phénomène ? Est-elle la véritable concurrente d’OpenAI ou de Palantir ?

Magnifica Humanitas aborde cette question de front avec sa critique du transhumanisme et du posthumanisme. C’est ce que le document appelle un « archipel d’îles conceptuelles différentes, reliées toutefois par le même océan de présupposés  : la centralité de la technique et le rêve de dépasser les limites de la condition humaine » (§ 116). Le développement technologique exprime une forme de désir de « transcendance » par rapport à la condition humaine telle qu’elle est vécue actuellement. Autrement dit, la technologie a bien une vocation spirituelle, la question est : laquelle ?

L’Église de Rome n’est pas la « concurrente » d’OpenAI. Mais elle est peut-être son interlocutrice la plus radicale car elle pose la question qu’aucun laboratoire ne peut éluder : le véritable « plus qu’humain » ne réside pas dans l’amélioration technique mais dans la grâce. Comme le dit l’encyclique, il existe une « distance infinie » entre notre nature et la vie de Dieu, et seul l’Infini qui se donne peut surmonter cette disproportion (§ 127). Contre le salut prométhéen des accélérationnistes, l’Église propose un accomplissement qui ne se conquiert pas mais se reçoit. Ce n’est pas un signal rassurant : c’est un message subversif par rapport à la métaphysique implicite de la Silicon Valley.

Comment se positionnent l’Église de Léon XIV et la Magnifica Humanitas face à l’accélération réactionnaire qui insuffle une énergie spectaculaire à la Maison-Blanche de Donald Trump ?

Si l’encyclique ne nomme pas directement Trump, la référence est évidente dans plusieurs passages. Lorsqu’elle dénonce la « culture de la puissance » qui se nourrit de « polarisations et de violences » (§ 188) ; lorsqu’elle parle d’un « faux réalisme » qui présente la guerre comme inévitable (§ 205) ; lorsqu’elle critique la « normalisation de la guerre » et le réarmement comme réponse à toute crise (§§ 189-190) ; lorsqu’elle démantèle la logique du « moi d’abord » et de la construction d’une identité collective contre un ennemi, le lecteur reconnaît sans difficulté l’ombre de la Realpolitik trumpienne.

Mais il y a un passage encore plus incisif, au paragraphe 133 : la dénonciation de ceux qui disposent de « puissantes ressources techniques et économiques » et les utilisent pour « à convaincre un nombre important de personnes de ce qu’est la vérité sur l’être humain, sur le monde, sur le sens de l’existence, sur la famille, voire sur Dieu ». Le texte appelle cela un « pouvoir pur, dépourvu de vérité ».

Steve Bannon a récemment signé avec des personnalités du monde évangélique une lettre proposant de façonner l’ère de l’IA à travers le national-populisme. Comment l’Église fera-t-elle en sorte que Magnifica Humanitas ne soit pas engloutie dans « Humans First » ?

Le risque est réel mais l’encyclique le prévient par une démarche théorique précise : l’humanisme qu’elle propose n’est pas fermé. Ce n’est pas la primauté de l’homme-qui-domine, mais la sauvegarde de l’homme-en-relation avec Dieu, avec les autres, avec la création. C’est un « anthropocentrisme situé », pour citer l’expression du pape François que Léon XIV fait sienne dans la conclusion (§ 237). Contre le « Humans First » du national-populisme, Magnifica Humanitas oppose la logique du Magnificat : Dieu renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles. L’encyclique se termine par une lecture du cantique de Marie comme programme politique (§§ 243-244). Le véritable antidote au populisme technologique n’est donc pas une nouvelle primauté mais le renversement des hiérarchies du pouvoir. Mais ce n’est pas un hasard si le document consacre des pages décisives aux migrants, aux femmes, aux travailleurs invisibles de la chaîne numérique, aux enfants dans les mines de terres rares.

Lors du premier mandat de Trump, vous aviez employé une expression très dure pour qualifier l’alliance entre évangéliques et catholiques aux États-Unis : l’œcuménisme de la haine. Est-il aujourd’hui devenu un œcuménisme de la haine de l’IA  ?

L’« œcuménisme de la haine » — l’alliance entre le fondamentalisme évangélique et l’intégrisme catholique qui se nourrit d’une simplification manichéenne : ami-ennemi, nous-vous, bien-mal absolu — trouve en effet dans l’intelligence artificielle un multiplicateur parfait : des algorithmes qui récompensent la confrontation, des plateformes qui amplifient la polarisation, des deepfakes qui dissolvent la distinction entre vrai et faux.

L’encyclique le reconnaît lorsqu’elle met en garde contre le fait que « la guerre n’est pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur » (§ 192). Et elle décrit l’émergence d’« extrémismes religieux et de fanatismes identitaires » qui s’allient à « un économisme irrationnel » (§ 206). Si l’œcuménisme de la haine trouve dans l’IA une infrastructure technique pour s’étendre à l’échelle mondiale, le risque est une forme inédite de fondamentalisme algorithmique où la haine n’a plus besoin de prédicateurs puisqu’elle est automatisée. La réponse de l’Église ne peut être uniquement doctrinale : elle doit passer par une contre-culture de la rencontre, soutenue par une écologie de la communication (§ 137) et par une alliance éducative (§§ 139-147).

Dans quelle mesure la figure de Léon XIII est-elle une source d’inspiration pour Léon XIV face au défi du nouvel américanisme ?

Ce lien profond dépasse le choix du nom. Léon XIII ne s’est pas contenté d’écrire Rerum novarum sur la question sociale : en 1899, il est intervenu contre l’« américanisme » avec la lettre Testem benevolentiae, dénonçant la tendance de certains catholiques américains à adapter la doctrine aux valeurs de la culture dominante — pragmatisme, individualisme, primauté de l’action sur la contemplation.

Aujourd’hui, Léon XIV se trouve face à un nouvel américanisme, bien plus puissant que celui de 1899 : un américanisme qui ne se contente pas d’adapter la foi à la culture, mais qui prétend construire une religion civile où Dieu, la patrie et le marché se fondent en un seul récit.

Cet américanisme sacralise la puissance et le succès, divinise l’efficacité, considère la limite comme un défaut à corriger. C’est exactement ce que le transhumanisme promet sur le plan technologique. Magnifica Humanitas est donc, aussi, la réponse à ce nouvel américanisme, non pas sur le ton de la condamnation, mais avec la force d’une vision alternative : l’humanité magnifique n’est pas une humanité améliorée mais l’humanité habitée par Dieu. 

C’est la différence entre Babel et Jérusalem : entre ceux qui construisent une tour pour se faire un nom et ceux qui rebâtissent les murs pour que tous puissent y habiter.

source :
https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/25/spadaro-magnifica-humanitas/

L’encyclique de Léon XIV: que l’IA serve l’humanité et non le pouvoir de quelques-uns

À l’occasion du 135e anniversaire de «Rerum novarum», le Pape réfléchit, dans sa première encyclique, «Magnifica humanitas», à la doctrine sociale de l’Église à l’ère de l’intelligence artificielle. Un appel à préserver «une humanité magnifique habitée par Dieu», en promouvant la vérité, la dignité du travail, la justice sociale et la paix. À l’ère numérique, il faut désarmer l’IA et dépasser la théorie de la «guerre juste», en relançant le dialogue et le multilatéralisme.

Isabella Piro – Cité du Vatican

«La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif: ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble». L’incipit de la première encyclique de Léon XIV – Magnifica humanitas, «sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle» – en résume les raisons fondamentales et l’objectif. Publiée aujourd’hui, lundi 25 mai, elle a été signée par le Souverain pontife le 15 mai dernier, à l’occasion du 135e anniversaire de la promulgation de Rerum novarum de Léon XIII. Et le Pape Léon XIV a repris l’héritage de son prédécesseur, en rédigeant une encyclique sociale qui aborde l’un des principaux défis de l’époque contemporaine: l’intelligence artificielle.

Subdivisé en cinq chapitres, auxquels s’ajoutent une introduction et une conclusion, Magnifica humanitas part d’un postulat: la technologie n’est pas une «force antagoniste par rapport à la personne» (4), ni «un mal en soi» (9). Cependant, «elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent». D’où l’appel du Pape à «construire le bien» et à «rester humains», en suivant la logique de la coresponsabilité courageuse, de la subsidiarité, de la communion, afin que «le monde puisse reconnaître… au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter» (16).

La doctrine sociale de l’Église est une théologie de la communion

Le premier chapitre – Une pensée dynamique fidèle à l’Évangile – retrace l’évolution de la Doctrine sociale de l’Église (DSE) dans le magistère récent et au Concile Vatican II, en mettant en lumière «son caractère dynamique» (17). Loin d’être «un recueil de principes et de normes à appliquer», la DSE est plutôt «un chemin de discernement communautaire», une «théologie de la communion dans l’histoire» (27) qui oriente la lecture des événements à la lumière de l’Évangile. Léon XIV rappelle la pensée de ses prédécesseurs: de Pie XII – le premier à employer l’expression «doctrine sociale de l’Église» dans l’exhortation apostolique Menti nostrae de 1950 – au pape François, en passant naturellement par Rerum novarum de 1891, qualifiée de «jalon dans l’évolution du Magistère social» (30). À leur époque respective, chaque successeur de Pierre «a fait ressortir différents aspects d’un patrimoine unique: la dignité de la personne, la valeur du travail, la destination universelle des biens, la solidarité et la subsidiarité, la sauvegarde de la création, la centralité de la paix et de la fraternité.» (45).

Protéger la dignité humaine: la personne n’est pas une ressource à exploiter

Dans le deuxième chapitre, Léon XIV énumère les «fondements et les principes de la doctrine sociale de l’Église»: parmi les premiers, il cite la dignité de la personne, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu. Il est nécessaire de le rappeler car la pression exercée par «de nouvelles idéologies» et par «certains intérêts très puissants» peut réduire la personne à une «ressource à utiliser et à exploiter» ou à «ce qu’elle réalise ou produit» (51). Au contraire, «la dignité fondamentale de chaque personne ne s’acquiert pas, ne se mérite pas et n’a pas besoin d’être démontrée» (53). Un deuxième fondement de la DSE est l’inviolabilité des droits humains, parmi lesquels le premier est celui à la vie «de sa conception à son terme naturel» : à cet égard, Léon XIV définit l’avortement provoqué, le meurtre d’innocents et l’euthanasie comme des «choix gravement illicites» (55). Le troisième fondement est la reconnaissance des droits des minorités, avec une attention particulière pour les femmes : en leur faveur, le Souverain pontife demande des «choix concrets» dans les lois, le travail, l’éducation, les responsabilités sociales et politiques, afin qu’elles soient véritablement écoutées et valorisées (57).

Il est immoral et inacceptable d’éliminer ou d’asservir une nation

Quant aux principes de la DSE, Léon XIV en énonce cinq: le premier est le bien commun, «forme sociale de la dignité reconnue à chacun» (59). Sur un point, le Pape est particulièrement catégorique: «La promotion du bien commun ne peut jamais être dissociée du respect du droit des peuples à exister, à préserver leur identité et à apporter leur originalité à la famille des nations». Par conséquent, «toute tentative ou tout projet visant à éliminer ou à soumettre une nation est gravement immoral et donc inacceptable» (64).

La technologie ne doit pas être concentrée entre les mains de quelques-uns

Le deuxième principe concerne la destination universelle des biens: ici et à d’autres endroits de l’encyclique, Léon XIV insiste sur la nécessité que les connaissances et les technologies ne soient pas concentrées entre les mains de quelques-uns, creusant ainsi le fossé entre ceux qui sont inclus et ceux qui sont exclus de la révolution numérique (67). En découlent le troisième et le quatrième principe, à savoir la subsidiarité (68) – qui exige de dépasser le paternalisme et l’assistanat au profit de la coresponsabilité – et la solidarité (73), «principe et vertu» qui s’oppose à l’indifférence et tient compte des peuples et des générations futures.

La justice sociale et les migrants comme «test »

Le cinquième principe de la DSE indiqué par le Pape est la justice sociale: à l’ère numérique, elle doit garantir à tous un accès équitable aux opportunités, protéger les plus fragiles, lutter contre la haine et la désinformation, soumettre à un contrôle public l’utilisation des données et des technologies, «afin que le critère ne soit pas le seul profit, mais la dignité de chaque personne et le bien des peuples» (80). Léon XIV désigne les migrants, les réfugiés et les personnes déplacées comme un «un test décisif» dans ce domaine: la manière dont la société les traite montre «si l’idée de justice est guidée par la peur ou par la fraternité». D’où l’appel à préserver le «droit à l’espoir» de ceux qui sont contraints de partir, en leur garantissant des voies sûres et légales, un accueil digne et une intégration; et à promouvoir «le droit de rester» pour chacun sur sa propre terre, en paix et en sécurité, en s’attaquant aux «causes profondes» des migrations (81).

Les abus et l’examen de conscience pour l’Église

Le Pape entend que ces cinq principes s’adressent non seulement à la société, mais aussi à l’Église, appelée à «un examen de conscience». Le Pape exhorte à «assainir les relations et les structures ecclésiales de ces distorsions qui engendrent des inégalités, de l’opacité et des abus de pouvoir». Il demande que soient écoutées les «victimes d’abus spirituels, économiques, institutionnels, sexuels, de pouvoir, de conscience», car cela «fait partie intégrante d’un chemin de justice, qui comprend la reconnaissance du préjudice, la juste réparation et la prévention» (89).

Nécessité d’un code éthique commun sur l’IA

Le troisième chapitre – Technique et domination. La grandeur de la personne humaine face aux promesses de l’IA – aborde de front le thème de l’intelligence artificielle. Léon XIV met en garde contre le «paradigme technocratique» déjà dénoncé par François et en raison duquel chaque choix est dicté exclusivement par des paramètres d’efficacité et de profit (92). Au contraire, la technologie la plus puissante n’est pas nécessairement la meilleure: l’IA peut imiter et simuler l’homme, mais elle ne possède ni conscience morale, ni empathie, ni capacité affective, relationnelle et spirituelle. Il faut donc aborder l’IA avec sobriété et vigilance, en veillant à la clarté des responsabilités à chaque étape (accountability) et en misant sur des politiques et des cadres juridiques adaptés, une surveillance indépendante et l’éducation des utilisateurs. Il faut surtout un code éthique soumis à des critères de justice sociale partagée, car «une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes» (107). Sans oublier l’impact environnemental des nouvelles technologies, qui nécessitent de grandes quantités d’énergie et d’eau, affectant les émissions de dioxyde de carbone et portant atteinte à la Création (101).

Désarmer l’IA et la soustraire à la logique de la compétition

Il faut «désarmer l’IA» – insiste Léon XIV – pour la soustraire à la logique de la compétition militaire, économique et cognitive; pour rompre l’équivalence entre puissance technique et droit de gouverner; pour la soustraire aux monopoles et l’empêcher de dominer l’humain. Cette tâche est éthique, technique et écologique car l’IA «est déjà l’environnement dans lequel nous sommes immergés et le pouvoir avec lequel nous devons composer» (110). Une large place est consacrée à la critique du transhumanisme et du posthumanisme, qui interprètent le progrès comme le dépassement des limites de l’humain. Au contraire, la limite n’est pas un défaut à éliminer, mais une dimension constitutive de la personne, car «l’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite» (118), reconnaissant dans la fragilité et la finitude des lieux où mûrissent la relation, la sollicitude et l’ouverture à Dieu et à l’autre.

Rester humain à l’ère des algorithmes

Rester humain à l’ère des algorithmes

Dans l’Encyclique «Magnifica humanitas», le Pape Léon XIV formule une requête, celle de faire grandir la technique sans faire régresser le cœur.

Que le progrès technique ne fasse pas régresser le cœur

L’enjeu est de taille: faire progresser la technique en éliminant les limites de l’humain revient à faire régresser le cœur. Magnifique et pourtant blessée, l’humanité «ne doit être ni remplacée ni dépassée». La technologie peut soulager les souffrances humaines et ouvrir de nouvelles possibilités, mais elle ne doit pas la renier dans ce qui est propre à l’humain: «la capacité de relation et d’amour» (126). Face à l’IA, le véritable choix ne se situe pas entre l’enthousiasme et la peur, mais entre deux façons de construire le progrès: au service de la personne et des peuples ou au service des logiques de pouvoir (129). Un choix qui nous concerne tous: «la construction de Babel ou celle de Jérusalem», les deux «cités» de l’homme et de Dieu évoquées également par saint Augustin (130), commence en chacun de nous.

Écologie de la communication et rôle central de l’école

Dans le quatrième chapitre – Préserver l’humain dans la transformation. Vérité, travail, liberté –, l’encyclique considère la vérité comme un bien commun et un élément essentiel de la démocratie. Dans l’environnement numérique, la vérité doit s’inscrire dans une «écologie de la communication» afin que la culture générée par le web ne devienne pas un instrument «d’uniformisation et de domination», mais un espace de maturation pour la «liberté intérieure et la pensée critique» (136-137). Le Pape indique quelques outils: la transparence dans les logiques de sélection des contenus, la protection des données personnelles, un journalisme sérieux fondé sur l’argumentation et la vérification, une nouvelle prise de conscience dans l’utilisation «correcte et critique» de l’IA, l’intégration des savoirs. Une communication transparente et loyale est également exigée de l’Église, surtout dans les cas d’injustices et d’abus. Au cœur de l’encyclique se trouve l’appel à une alliance éducative renouvelée afin que ne s’éteigne pas chez les jeunes «le désir de poser des questions» à cause de machines parfaites qui font paraître inutile la pensée humaine. «Nous devons nous éduquer à jeûner de l’IA» (140), souligne Léon XIV, en éliminant les inégalités d’accès à l’éducation et en misant sur l’école comme lieu où l’on apprend à «rechercher et à aimer la vérité» (143) et où l’on enseigne ce que le numérique ne peut donner : «du temps partagé pour apprendre et des relations de confiance» (147).

Que le travail soit centré sur la personne, non sur le profit

Dans le cadre de la «quatrième révolution industrielle» que représente la transition numérique, le Souverain pontife souligne l’importance de préserver la dignité et la valeur du travail: «les “nouvelles façons” de travailler ne sont pas nécessairement meilleures», explique-t-il, car la technologie peut déqualifier les travailleurs, les reléguer à des fonctions marginales et les soumettre à une surveillance automatisée (150). Au contraire, il faut concevoir des systèmes centrés sur la personne et non uniquement sur la performance, car si la technologie peut certes soulager l’homme de tâches pénibles ou répétitives, elle ne doit en aucun cas conduire au chômage au nom de la réduction des coûts et de l’augmentation des profits. Dans un scénario où se profilent une pauvreté et des inégalités accrues, provoquées par des systèmes automatisés ayant pris le pas sur l’homme, le Pape appelle également à un renouveau des organisations syndicales (155).

Le développement ne se mesure pas uniquement en termes de PIB

La transformation numérique doit être encadrée dès le départ par des critères sociaux stables, une formation accessible et continue pour les travailleurs, ainsi que la responsabilité des entreprises. Le Pape souligne en outre la nécessité de dépasser le PIB comme indicateur du niveau de développement d’un pays, pour miser plutôt sur la dignité du travail, la prospérité partagée, la réduction des inégalités et la protection de l’environnement. La finance pour la finance est en effet différente de la finance pour le développement (159-160). Et dans le sillage de saint Paul VI, il souligne l’interdépendance entre paix et développement, augurant une coopération internationale capable de définir des stratégies communes «surtout en faveur des pays et des groupes les plus vulnérables», car la prospérité ne contribue à la paix «que si elle est généralisée, inclusive et durable» (163).

La famille, bien social primordial

Dans son encyclique, le Pape met ensuite l’accent sur la famille, fondée sur l’union stable entre un homme et une femme. Celle-ci est un «bien social primordial», «la cellule fondamentale et irremplaçable de toute organisation communautaire» (165) qui doit être soutenue notamment par des politiques du travail favorisant la stabilité et des rythmes de vie humains, afin de garantir un juste équilibre entre vie professionnelle et vie privée et de préserver cette « capacité à construire l’avenir» qui rend la société féconde.

L’«architecture de la visibilité» et les risques pour la liberté

Enfin est abordé le thème de la liberté humaine, à préserver contre la dépendance et la marchandisation. À une époque où les plateformes numériques sont conçues pour capter le temps des utilisateurs et exploiter leurs fragilités, il est urgent de renforcer la liberté intérieure de chacun et de faire face au risque de contrôle social découlant de la collecte massive de données et de l’utilisation de systèmes algorithmiques. Profilage, prévision et orientation des comportements constituent en effet «un nouveau pouvoir» (171) qui risque de discriminer les plus faibles. Le Pape déplore, en particulier, «l’architecture de la visibilité» qui ne fait que récompenser et amplifier ce qui est visible, façonnant ainsi les opinions et générant le conformisme.

Nouvelles formes d’esclavage et nouveau colonialisme

L’IA engendre de nouvelles formes d’esclavage, comme celle des «corps marqués, mutilés, usés» (173) de ceux qui travaillent à l’extraction des «terres rares» nécessaires à la technologie. C’est pourquoi la lutte contre ces nouvelles formes d’esclavage constitue un autre «test décisif pour le discernement éthique» de la transformation numérique. À cet égard, Léon XIV souligne que «l’Église renouvelle sa condamnation ferme de toute forme d’esclavage, de traite et de marchandisation des personnes» (174) et réaffirme que ne pas réagir ou tolérer ces «graves violations de la dignité humaine» revient, à «s’en rendre complice» (175). Dans le même temps, le Pape demande «sincèrement pardon» pour le retard avec lequel l’Église, par le passé, a condamné «le fléau de l’esclavage». L’encyclique fait également référence aux «nouvelles terres rares du pouvoir», c’est-à-dire les informations vitales – par exemple sur la santé et la démographie – utilisées pour orienter les stratégies économiques. Il s’agit, explique le Pape, d’un visage inédit du colonialisme qui s’approprie les données et transforme les vies personnelles en informations exploitables, faisant de l’environnement numérique un «espace de prédation» (176-179).

Dépasser la théorie de la «guerre juste»

Dans le cinquième et dernier chapitre – La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour –, Léon XIV se penche sur la guerre. «La révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits» et, sans une approche éthique, les décisions concernant la vie et la mort des personnes deviendront de plus en plus impersonnelles, le recours à la force étant considéré comme une «une option immédiate et réalisable» (182-183). À la base de tout cela se trouve une «culture de la puissance» qui normalise la guerre et la réhabilite en tant qu’«instrument de politique internationale», (190) favorisant ainsi le réarmement. L’opinion publique, qui considérait autrefois la belligérance comme un dernier recours, est aujourd’hui influencée par des récits médiatiques polarisants, ainsi que par «une perte inquiétante de mémoire historique» qui la prive de toute vision à long terme (191). En conséquence, la paix n’est plus aujourd’hui considérée comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits. C’est pourquoi Léon XIV réaffirme que – sans préjudice du droit à la légitime défense au sens strict – il faut dépasser la théorie de la «guerre juste», en promouvant plutôt le dialogue, la diplomatie et le pardon (192).

Aucun algorithme ne rend la guerre moralement acceptable

Léon XIV ne manque pas de déplorer l’essor de l’industrie de l’armement, la course aux armements nucléaires, l’émergence de nouveaux acteurs armés – parmi lesquels les djihadistes – qui cherchent à perpétuer les conflits comme source de pouvoir et de profit. Il lance ensuite un avertissement sans équivoque contre l’utilisation d’armes liées à l’IA car «aucun algorithme ne peut rendre la guerre moralement acceptable»; au contraire, la technologie «ne soustrait pas le conflit à son inhumanité intrinsèque: elle ne peut que le rendre plus rapide et impersonnel, en abaissant le seuil du recours à la violence et en transformant la défense en prévision opérationnelle, les victimes étant réduites à de simples données. Ainsi, elle nous habitue à l’idée que la violence est inévitable et qu’il suffit de l’optimiser» (198). Il faut donc des contraintes éthiques rigoureuses, partagées au niveau international, fondées sur la responsabilité personnelle et la protection des civils, car «toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l’autre abaisse le seuil moral du conflit» (199).

La crise du multilatéralisme

La culture de la puissance découle également de la crise du multilatéralisme et de l’émergence d’un «multipolarisme désordonné et conflictuel» où prévaut la méfiance envers l’autre (201). La force du droit est remplacée par le droit du plus fort; les logiques de puissance l’emportent sur la construction de la paix, reléguée au second plan, et les institutions nées pour veiller au destin commun des peuples sont désormais affaiblies, leur autorité morale n’étant plus reconnue. À cet égard, le Pape souhaite pour l’ONU et pour le système politique international des «réformes profondes» qui surmontent la crise actuelle des valeurs au profit du véritable bien commun (226).

Une Realpolitik irresponsable

Aujourd’hui, poursuit l’encyclique, on mène des guerres «hybrides» sur les plans économique, financier et informatique, en exploitant la désinformation et la peur pour influencer l’opinion publique et présenter l’augmentation des dépenses militaires comme la «seule réponse» à un avenir incertain. Mais tout cela n’est qu’un «faux réalisme», une Realpolitik irresponsable qui sème dans les consciences et les cultures la résignation face à une guerre inéluctable et qualifie la paix d’utopie (204-205). Sans exclure que, pour certains, le conflit armé puisse être un instrument de «gestion cynique» des difficultés, ainsi qu’un moyen de détourner l’attention des problèmes internes (208).

La civilisation de l’amour

Face à cette culture de la puissance, le chrétien est appelé à répondre en construisant «la civilisation de l’amour». En effet, la grâce n’élimine pas le conflit comme par magie, mais engendre «une résistance active contre le mal et une créativité surprenante dans le bien» (211). Chacun, dans son propre domaine d’action, est appelé à choisir entre alimenter la logique de la force ou préserver la paix, en endiguant la déshumanisation par de petits actes de fidélité et de ténacité. Le Pape indique cinq «pistes de responsabilité»: désarmer les mots en disant la vérité; construire la paix dans la justice; adopter le regard des victimes en prenant position, car il existe des conflits dans lesquels «il n’est pas juste de rester neutre». Les attaques contre les civils, les hôpitaux, les infrastructures blessent l’humanité elle-même et ne peuvent relever d’une analyse abstraite. Au contraire, il faut donner la parole aux victimes pour «prendre véritablement conscience de l’abîme du mal que recèle» la guerre et toute forme de violence (217). Et encore: le Pape exhorte à «cultiver un sain réalisme» qui cherche des voies de paix réalisables par les faits, et non seulement par les mots.

Ne pas utiliser le nom de Dieu pour légitimer la guerre

Enfin, relancer le dialogue en passant d’une culture de la puissance à une culture de la négociation. «Le dialogue entre les religions», porteur d’un message de paix, est également déterminant. «Ceux qui utilisent le nom de Dieu pour légitimer le terrorisme, la violence ou la guerre en trahissent le visage – tel est l’avertissement de Léon XIV –:combattre au nom de la religion signifie, en réalité, porter atteinte à la religion elle-même» (223). De son côté, la diplomatie du Saint-Siège utilise «le principe évangélique de la miséricorde» comme critère concret de l’action politique. D’où l’exhortation à la prière, car la paix vient avant tout de Dieu (227-228).

La magnifique humanité

En conclusion de la lettre, le Souverain pontife invite les fidèles à aborder les nouvelles technologies à la lumière de l’Évangile, en suivant «un chemin de vie chrétienne sobre et exigeant», afin que, même à l’ère de l’IA, tous puissent témoigner «de la beauté d’une magnifique humanité habitée par Dieu».

source :
https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2026-05/resume-encyclique-magnifica-humanitas-leon-xiv.html