Introduction
Il peut nous arriver, face à ce qui est pourtant supposé être un chef-d’œuvre, de rester de marbre. Est-ce La Joconde qui me plaît réellement, ou est-ce que je m’y intéresse uniquement parce qu’elle occupe une place si remarquable dans l’histoire de l’art ? Il arrive également que nous trouvions une œuvre franchement laide ou désagréable. Les premières écoutes du Marteau sans maître (1954) de Pierre Boulez peuvent produire un tel effet.
Et pourtant… Il y a quelque chose de fondamentalement surprenant et peut-être contradictoire à penser qu’une œuvre d’art ne nous plaise pas. Cela peut arriver, certes, mais n’est-ce pas le contraire du but que poursuit l’artiste ? Une œuvre d’art est un objet formel auquel la beauté semble fondamentalement attachée. Puisque les œuvres d’art ne sont pas des objets utiles, quelles autres fonctions pourraient-elles alors avoir que d’être agréables et plaisantes ?
Pouvons-nous toutefois aller jusqu’à dire qu’une œuvre d’art doit toujours plaire, c’est-à-dire qu’elle devrait nécessairement ou par définition être plaisante ? Pour qui ? Pourquoi ? Est-ce à dire que l’artiste devrait nécessairement se préoccuper de la réception de son œuvre ? Mais au nom de quoi ? Et comment ?
Nous nous demanderons donc si une œuvre d’art doit toujours plaire. L’œuvre d’art est-elle par définition plaisante, agréable ou divertissante, ou peut-elle au contraire se révéler déplaisante, choquante, peut-être même laide ?
Dans un premier temps, nous verrons que l’œuvre d’art est toujours plaisante car elle a la capacité de nous détourner d’un réel qui, lui, n’est pas fait pour nous plaire. Mais le beau ne se distingue-t-il pas du plaisant, et l’art du divertissement ? L’œuvre ne doit-elle pas ne pas chercher à plaire précisément car elle est foncièrement libre ?
I) L’œuvre d’art doit toujours plaire car sa fonction première est de nous détourner du réel
La réalité est bien souvent difficile, à regarder, à supporter. Elle comporte une certaine laideur, une certaine dureté, en partie du fait que nous la subissons : c’est ce qui s’impose à nous… que cela nous plaise ou non. La réalité n’est pas faite pour nous plaire, c’est-à-dire convenir à notre sensibilité, notre volonté ou nos envies. Or l’œuvre d’art, née de l’imagination de l’artiste qui la crée, nous permet, au moins ponctuellement, d’échapper à cette réalité parfois si dure à regarder et tout simplement à vivre. Que cela dure le temps de la contemplation d’un tableau ou plus longuement, l’art nous divertit en nous sortant de la réalité, pour nous plonger dans un univers imaginaire qui peut, lui, être parfaitement plaisant.
Nietzsche n’exprime pas autre chose lorsqu’il nous dit que « nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité ». L’art relève des apparences et de la surface ; il nous libère donc d’une vérité qui peut être trop difficile à affronter directement. En ce sens-là, nous pourrions dire que l’œuvre d’art a bel et bien vocation à plaire, afin de nous éviter la souffrance de la réalité. D’ailleurs, nous pourrions alors penser que l’art relève du divertissement au sens pascalien du terme (dans Les Pensées, 1670), c’est-à-dire de l’ensemble des activités dans lesquelles nous nous plongeons pour fuir la vacuité de notre condition et les angoisses qui naissent de la pensée de l’avenir et de notre propre mort. À travers cette notion de divertissement, nous voyons qu’il y aurait, dans l’art pensé comme tel, une légèreté, une vanité même, qui doivent rendre plaisante la contemplation des œuvres d’art, pour nous permettre d’échapper à la gravité du réel. Mais justement : l’œuvre d’art peut-elle être mise sur le même plan que ce qui relève du simple divertissement – et la beauté peut-elle être considérée comme relevant, simplement, de ce qui est plaisant ?
II) L’œuvre d’art ne doit pas toujours plaire car ce n’est pas de son ressort
Ce qui est agréable ne s’identifie précisément pas à la beauté ou, plus exactement, la beauté ne se réduit pas à l’agréable, qui procure une satisfaction sensible, subjective, et qui peut donc varier. S’il m’agrée de boire ce verre de vin, cela relève donc d’une disposition temporaire de ma sensibilité. Lorsque nous parlons de beauté, nous parlons d’un jugement d’une autre nature. Ainsi, Kant dit que « le beau est ce qui plaît universellement sans concept » (Critique de la faculté de juger, 1790). Certes la beauté est universelle : cela signifie donc qu’elle doit bien toujours plaire. Mais ce plaisir n’a, pour ainsi dire, rien de plaisant : de même, Kant distingue clairement le beau et l’agréable. L’œuvre d’art ne doit donc pas nécessairement être plaisante au sens où elle serait agréable pour notre simple sensibilité. On peut ainsi dire que l’œuvre d’art se distingue fondamentalement du divertissement. Là où le loisir est une nécessité vitale qui nous permet de nous détourner de la pesanteur du quotidien répétitif et trivial, l’art, comme appartenant à la culture, est lui une chose sérieuse, faite pour durer et non pour être consommée (selon Hannah Arendt dans La Crise de la culture, 1954, 1972 pour la trad. fr.). Il n’a, en cela, rien de nécessairement plaisant. C’est une chose trop sérieuse pour cela.
Supposer que l’œuvre d’art doit toujours plaire implique également que l’artiste devrait se préoccuper en permanence de la réception de son œuvre et s’efforcer de ne pas choquer ceux qui la reçoivent. Or, l’art relève-t-il de la morale ? N’est-il pas par définition amoral ?
III) L’oeuvre d’art ne doit pas toujours plaire car elle peut déplaire voire choquer
L’idée que l’œuvre d’art doit plaire suppose une norme à laquelle elle devrait se conformer. Mais que pourraient être de telles normes ? Certes, il existe des règles du goût et des normes de beauté. Toutefois, aucune instance, aucune autorité n’a pour fonction d’imposer ou de faire respecter ces normes. Revenons à Kant, qui définit la beauté comme « ce qui plaît universellement sans concept ». Or ce « sans concept » signifie qu’il n’y a pas d’idée – et donc pas de norme – a priori de la beauté. L’œuvre d’art est donc libre en ceci qu’elle n’obéit à aucune règle, et ce d’un point de vue formel et esthétique d’abord mais aussi dans la morale.
L’œuvre d’art doit pouvoir déplaire car elle est fondamentalement amorale. L’histoire de l’art déborde d’œuvres qui ont pu choquer ou déplaire à leur époque et qui se sont pourtant imposées, au fil du temps. S’efforcer à tout prix de plaire, se soucier de la morale de ses contemporains, n’est-ce pas la meilleure manière d’enfermer l’art dans une camisole, morale notamment ? Selon la formule d’Oscar Wilde, il n’existe pas de livre moral ou immoral. Cette séparation du domaine de la morale et du domaine de l’art implique qu’une œuvre d’art peut même représenter quelque chose qui dans la réalité est laid, déconsidéré ou trivial. C’était déjà ce que disait Aristote ; et ce qui est au cœur de sa notion de catharsis, dans la Poétique – c’est-à-dire la représentation théâtrale de passions qui dans la réalité sont réprouvées et destructrices, dans le but d’édifier le caractère des spectateurs – permet de comprendre que l’œuvre d’art peut se donner pour projet de déplaire.
Conclusion
Une œuvre d’art ne doit pas toujours plaire, car sa vocation essentielle n’est pas de séduire mais de faire sens. Si l’art a longtemps été associé à l’idée de beauté et de plaisir, cette exigence de plaire apparaît aujourd’hui comme réductrice. Loin de se limiter à un rôle décoratif ou consolateur, l’œuvre d’art peut, et parfois doit, déplaire pour accomplir pleinement sa fonction : déranger les habitudes perceptives, interroger les normes, éveiller la pensée. Ainsi, c’est précisément en se détachant de la volonté de plaire qu’elle peut révéler sa puissance propre – celle de produire une expérience esthétique qui ne se confond pas avec l’agrément, mais qui engage le spectateur dans une confrontation au réel, à soi et au monde. En refusant d’être simplement agréable, l’art affirme sa liberté et sa profondeur.
source :
https://www.philomag.com/articles/dissertation-corrigee-lart-doit-il-toujours-plaire
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