L’acrasie (ou encore akrasia, translittération du grec ancien ἀκρασία) est le fait d’agir à l’encontre de son meilleur jugement. Ce concept philosophique est aussi traduit en français par le terme incontinence.

On parle aussi souvent, pour qualifier l’acrasie, de « faiblesse de la volonté » : ainsi, l’acrasie se manifesterait quand nous nous engageons dans des résolutions que nous n’arrivons pas à tenir. Toutefois, cette traduction comme faiblesse n’est qu’en partie exacte, car elle constitue déjà une interprétation de ce qu’est l’acrasie, sous l’angle de la volonté. En effet, selon certains philosophes (par exemple, Spinoza), si nos actes suivent spontanément « ce que nous avons jugé bon de faire » alors la volonté, comprise comme faculté distincte de la raison, n’a pas lieu d’exister ; pour d’autres, l’acrasie serait, au contraire, ce qui prouve l’existence d’une volonté distincte de la raison, et pouvant soit exécuter celle-ci soit s’opposer à elle selon sa force d’autodétermination. La question, dans ce dernier cas, est de savoir d’où la volonté tire cette force, et s’il y a un sens à dire que la volonté s’autodétermine indépendamment d’une délibération.

Description de l’acrasie :
« Je vois le bien, je l’approuve, et je fais le mal. »— Ovide (Métamorphoses, VII, 20)
« Ce que je veux, je ne le fais pas ; ce que je ne veux pas, je le fais. » — Saint Paul, Épître aux Romains (7, 15-21)

Platon, De la colère – République, IV, 439e-441a

« Léontios, fils d’Aglaion, remontait du Pirée, le long du mur du nord, à l’extérieur : il s’aperçut que des cadavres gisaient près de chez l’exécuteur public : à la fois il désirait regarder, et à la fois, au contraire, il était indigné et se détournait. Pendant un certain temps il aurait lutté et se serait couvert le visage ; mais décidément dominé par le désir, il aurait ouvert grand les yeux et, courant vers les cadavres : Voici pour vous, dit-il, génies du mal, rassasiez-vous de ce beau spectacle ! » (439e-440a)

Ce qui peut étonner dans le récit de cette anecdote, c’est que Socrate ne décrit pas une lutte intérieure entre la raison et le désir, la première avançant contre l’envie de voir un : « ce n’est pas raisonnable, pourquoi ce désir violent de voir des cadavres te prend-il ? Calme-toi et passe ton chemin »… C’est que Socrate avance que c’est é orgé, la colère, dans Léontios, qui combat l’envie : Léontios duskhérainoi, se fâche, s’emporte contre son violent désir, oppose à l’envie de voir une indignation contre le spectacle. Cette guerre en son âme l’immobilise un temps, l’amène à se couvrir le visage de son manteau : puis il cède, il court vers ce qui va le torturer, tour en s’en faisant le reproche.

C’est par ce biais que Socrate introduit un tiers dans notre âme : la colère, et chemine vers la preuve que l’âme est composée, non de deux, mais de trois parties. Il avait opposé le logos ou la raison qui juge et discourt, les épithumiai ou désirs qui nous portent vers leurs objets, et il introduit maintenant le thumos, que nous dirions dans les mots d’aujourd’hui «émotionnel » : Léontios s’indigne, il crie, il est pris de tremblements, il pleure, il rit trop fort souvent : cela sans raison, cela sans désir. N’est-ce pas quelque chose de sensiblement caché en nous, de moins conscient, qui nous surprend nous-même et nous étonne ? Désirer boire, manger, aimer, nous savons ce que c’est et quels plaisirs cela nous donne ! Juger, raisonner, argumenter, nous le faisons avec une prise de conscience de notre pensée. Mais ce qui est monté dans l’âme de Léontios, tandis qu’il apercevait des cadavres, c’était un tel désir puissant de les voir de près que se sont levés, ont monté en lui un effroi, une forte répulsion, une colère contre soi ; Léontios se trouve en révolte contre sa propre pulsion voyeuriste. Sa raison se tait. C’est sa colère et son désir qui entrent en conflit : les deux sont puissants, les deux sont malicieux.

source :

https://philopsis.fr/archives-auteurs/platon/de-la-colere-republique-iv-439e-441a

Spinoza, Ethique IV – proposition 17 scholie :

« Je crois avoir montré par ce qui précède la cause pourquoi les hommes sont plus émus par l’opinion que par la Raison vraie, et pourquoi la connaissance vraie du bon et du mauvais excite des émotions dans l’âme et le cède souvent à tout genre d’appétit sensuel d’où ce mot du Poète : Je vois le meilleur et je l’approuve, je fais le pire [1]. L’Ecclésiaste paraît avoir eu la même pensée en disant : Qui accroît sa science accroît sa douleur [2]. Et si je dis cela, ce n’est pas en vue d’en conclure que l’ignorance vaut mieux que la science ou qu’entre un sot et un homme d’entendement il n’y ait aucune différence en ce qui touche le gouvernement des affections ; c’est parce qu’il est nécessaire de connaître tant l’impuissance que la puissance de notre nature, afin que nous puissions déterminer ce que peut la Raison et ce qu’elle ne peut pas pour le gouvernement des affections ; et, j’ai dit que dans cette Partie je traiterai seulement de l’impuissance de l’homme. Car j’ai résolu de traiter séparément de la puissance de la Raison sur les affections. « 

[1] Ovide, Métamorphoses, VII, 20 : Médée : « C’est en vain, Médée, que tu résistes : je ne sais quel dieu s’oppose à tes efforts, se dit-elle ; il serait étonnant que ce ne fut pas cela, ou du moins quelque chose qui ressemble à cela, qu’on appelle l’amour. Car pourquoi les ordres de mon père me semblent-ils trop durs ? C’est qu’aussi ils sont trop durs ! Pourquoi cette crainte de voir périr un homme que je viens de voir pour la première fois (il s’agit de Jason) ? D’où peut venir une si grande crainte ? Eteins dans ton cœur virginal la flamme qui s’y est allumée, si tu le peux, malheureuse. Si je le pouvais, je serais plus sensée. Mais, malgré moi, je succombe sous le poids d’une force nouvelle. La passion me conseille une chose, la raison une autre. Je vois le bien et je l’approuve, et c’est au mal que je me laisse entraîner. » (trad. J. Chamonard). Cette formule se retrouve souvent chez Spinoza, par ex Lettre 58, EIII2sc. Voir P.F. Moreau, « Spinoza. L’expérience et l’éternité », P.U.F., 1994, p. 159 ; Spinoza et le spinozisme, P.U.F., 2004, pp.102-3.

[2] Ecclésiaste, I : « [17] J’ai étudié avec soin la sagesse et le savoir, la sottise et la folie. Je comprends que cela même est poursuivre le vent. [18] Beaucoup de sagesse, beaucoup de chagrin. Plus de savoir, plus de peine. »

source :

https://hyperspinoza.caute.lautre.net/EIV-Proposition-17-scolie